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REVUE PITTORESQUE
l'Ani*. — iH'K.nAi'im: ULhAare et cosiiAtiME, nri; hamietii;,
REVUE PITTORESQUE
ILLUSTRÉ PAR LES PREMIERS ARTISTES
Troisième Série
TOME III
>-©-©^-<
PARIS
AUBDKT, ÉUITEITR, 3», PlilCE Di: 1>A BOURSE
I84o
L'ANGE GARDIEN,
CHRONIQUE UE l'oI'ÉRA. — 1767.
ïiM M \\l
Madame Bou- loinps, femme du premier valet de chambre du roi, é- l;iit veuve depuis peu de temps, sans legreller encore son précédent état. <;e n'était pas que son mari fût plus jaloux, plus lyran, plus 11 \\en\ que ne doit cire un mari : M. Bonlenips, au (oniniri nourri dansic scnil, avaitapprisde bonne heure, pir 1 exemple de son Tu,nsie maître, ce qu'on faisait alors desimii-' et i>luiot (pied oI)jecter des entraves bourgeoi- ses ui\ fmtusies cipiiciciises de madame, il se fût em- ploM complais immciii lui même à les satisfaire, car il n iii du sivou \i\ie de tour et des principes de Parc- nivCtifs icsumts dnns cet axicme : « Ce que femme veut 1 tpoux le veut » I e inoyen de remplacer un pareil homme en mtingt ' \ussi madame Boniemps se décida- t illi 1 MtiM 1 \( uve
I " p ISS ut pour tli irmante, pour adorable ; elle était jo- he non que ses tnits fusent types dans les proportions de la beiute pirfiile mus i ciuse de la gentillesse et de la frinthisc qui inim ne ni si physionomie et toute sa sédui- sinle ptrsount Ces minoio chilfonnés, coquets et agaçants lontsou\ent de plust,randei passions que les belles et ré- gulares ligures qii on se contente d'aiimiier de loin : la .riMltt porte en soi plusd ilomes crochus que la princesse. Mulimc Bontemps net\it donc, à vrai dire, qu'une gri- s( ne d( noble nuison d toilette recherchée et de manie- ur disiiiuui cs I OUI-. \\ lie la renconlraii jumais qu'il ne lui piiK 11 U jouL pir iinour de son premier valet de
(h iiiibie
Une peau éclatante de blancheur, des yeux bruns, vifs et bien fendus, une petite bouche toujours riante pour étaler ses dents de nacre, une taille à tenir dans les mains, un ein- hoiipoint ferme et arrondi, des bras et des jambes du plus rare modèle, un pied de Cemlrillon : n'élail-ce rien que ces avantages physiques pour relever un moral déchu de sa sensibilité primitive et gâté par Tadulation du sigisbéisme? Elle avait autant de préjugés que de quartiers de noblesse; elle tempérait la galanterie secrète par la prudence publi- que: elle cachait ses amants à l'ombre de son mari; et, quand elle fut devenue libre, faute de leur trouver un man-
ô' sLrie. — t. lit.
REVUE PITTORESQUE. es congt'-Jia pour l;itcr de la
leau lionnèle, elle venu.
Elle n'avail p;is Irenlenii?, et comme si elle goû- tait les délices d'une sagesse à l'épnMivc, en véri- table fille rei'eniie, elle reioiiina pas à pas vers rinnocence, tellement qu'elle réussit à chasser la foule de gens qui la courtisaient pour une foi pins ou moins solide : elle déclara tout net qu'elle ne voul lit ni amour ni mariige. Bien plus, par une nouvelle bizarrerie, elle se lança dans le grand inonde avec une sorte d'insatiable joui-sance d'a- mour-propre, lière de loui le mal que faisaient ses yeux, et ambitieuse d'al tirer à elle qnai'tilé de cœurs qui ne servaient qu'à parer son Iriompbe : c'était un luxe de rigueur et de cruauté inilexibles nn manège de froide cocinetierie, un guel-apens de sonrires et de regards. Ses appas avaient une si funeste puissance, que dans l'espace d'un an, l'a- mour sans c<|ioir causa trois départ^, deux suici- des et une ilémrnce, le tout i»«ur les menus plai- sirs de madame Doiilenips.
Cepend.int il y avait un galant qui ne parlait pas, qui ne mourait pas, qui ne lombail pas en folie. Cet homme tenace et obstiné était arrière-cousin de la veuve, Balibazar de Caudal, cajiitaine au ré- gimetit des gardes f:ançaites, in;iuvais snj-'l perdu de dettes et de débauche, capable de loiil, excepté d'un bon senliinent et d'une bonne action. Aussitôt après le décès de .M. Boniî-mps, il s'éiail offrit pour lui succéder, et il avait d'avai;."e invité à la noce les olliciers, ses camarades d'orgies. I. es relus dé- daigneux de sa cousine nébianlaiint pas l'assu- rance de son projet ; el, sans amender ses ma-urs, il persévéra daifs des poursuites brutalement mili- taires, quoique mad.inie nonlemps se délivrât de celle imporlune pan nié en la consignant à la porte de son liolel. M. de (.'aniial s'y présentait en vain toutes les lois qu'il n'était pas à table ou au jeu ; il s'emportait, menaçait le portier et les valets, s'a- paisait en jurant d'épouser bon gré mal gré, et s'en atl. lit jouer ou boire.
Le l't novembre de l'aniiée \H>~, r.XcaiIéniie rovale de musii|oe donna la iircmièie représenla- lion àei Prafimeiits nouveaux, précédés du prolo- gue dvs Amours des Diettx, par Fnzelier; le pre- mier ballet était Tliéonis, paroles de Poinsinel, mu- sique de lîerlon, Trial et Garnier: le second, Am- phion, pandes di; Tlionias, miisi({uc <\i: Laborde. Les vers du petit i'oinsinel. aussi plats et flis- ques qui! ceux de l'académicien Thomas étaient ampoidès cl martelés, avaient mal itispiré les au- teurs de la parliliou, el le spectacle fui glatial mal- gré qinlipu's danses bien dessinées. l.'0|iéra occu- pait alirs, depuis l'incendie dri li avril 17(13. l'an- ciciini: kalle dos Ma(. bines, aux Tuileries, construile p.ir Vijjacani, pc-frtite ensuite |iour les inventions
sccniques de .Servandoni et nouvellement restau- rée par Sonlllot, qui eut de furieuses critiques à es- suyer, le parterre étant trop élevé, les premières loges trop saillantes, les secondes trop écrasées, et le paradis Lrop reculé.
Au moment où madame Bontenips sortait de sa loge, où elle affectait d'éire ordinairement seule, la foule, qui se dégorgeait dans les corridors el les escaliers eu exprimant toul haut son uiécontente- menl, la sépara de son l.iqu.iis et ren\eloppa de manière à l'cpouvanler : mais son dlroi prit une
auire direction à l'aspect d'une figure d'Iio le qui
n'avail rien d'humain et qui semblait avoir les yeux rivés sur elle. Ce monstrueux personnage n'élail poiirlaiil ni bossu, ni boiteux, et son frac mordo- ré, à boulons de diauianls, téinoignait assez que la fortune l'avait mieux traité que la n;ilure. La petite vérols a\ait labouré et défurmécct épais vi- sage au leiiil blafard ; une buucbesans lè^•res s'ou- vrait comme un gouffie au-dessous de li place du nez absent, el deux cercles rouges tannaient la peau à l'eiulroil des sourcils ; des clicxciix couleur de briqtie couronnaient un Iruul balalic d'un cica- trice violette.
Madame Bontcmps faillit s'évanouir à celle ap- pariiion immobile de\anlelle; mais elle jeu un cri h Cause de la presse où elle se trouvait éloufléc : aussitôt couiine par enehanleuieni, le uionde qui se mail fut contenu el repoussé; elle put it^join- dresoii laipiais qui laprolcgeajusiiu'à son carrosse, el quoique l'alfreux visage ne se moiiliàl plus, elle retourna soiiveul la tète avec terreur sans aperce- voir cet honime dont riioirible souvenir était ein- piéÎL't i'i"'s S"" esprit; elle en iè\a pendant deux nuils.
Elle avait loui ^' f'il onbliii^- ,-f,i<;o'nlr"è' ^<^ l'o- péra, loi.-qnelle recul par la petite pote uii'i""*'' de diu\ mille ccus, payable an porteur, renlcri'i dans une lettre conçue eu tes leiuies :
« Mad.iinc, vous avoir vue, c'est le plus lionlieur cl aussi le plus grand mallieiir de n puisque je suis condamné à ne \ous coiina mais pour n'être pas haï de vous. .Miiis je i dorénavant nie passer de vous voir, ne fùl- volre ombre; je vous suivrai cnuinie un déii visible, el toute la joie ciuc j'ai ii espérer ici- sera qu'en vous. Je sens bien ijiie l'amour part doit faire horreur : cc|iend;uil je vott madame, et n'ai pue lu tenieitle de voub aimé. Pourvu que je oonVcin|de ws rrails, cepic un rayon de vos mux, sitr^minne im votre voix, je serai heureux auliurt <pi'il •■' mis de l'èlre. Celle syiopalliic qui s,'e.st rc~ moi n'a pas alleinl votre cu-ur, el vous uc pas inéinc satotr t(ueJ Cbt riiiforluitié qui
L'ANGE G
lail mourir avnnt de vous avoir rrnconlrér. Sans (ioiile je vous Sirai toujours élraiigcr, el ]e ne vous conlr.iindrai pas au supplice de mou rej;ard ; mais je vous adresse une prière que vous n'aurez pas la cruauié de refuser: ayez la complaisance insigne d'aller ii l'Opéra le t)lus souvent pr)ssible et de lais- ser lonilier un regard de pitié dans Torclieslre, dès que vous entrerez ; ce regard si rapide, si indiiïi'rent qu'il soil, je le ramasserai avec Iransporl et je lâ- cherai qu'il me suflise. La loilelte ajoute beaucoup d'éclat à la beauté des femmes; je serai intéressé à ce que vous paraissiez belle, el je nie persuaderai que vous lu'apparlenez : c'est pour aider à celte il- lusion que je vous piie d'acce|>ler deux mille éciis que je vous transiuellrai clia([ue mois en reconnais- sance du service que vous me rendrez.
« J'ai Ihonneur d'être avec un irrévocable alla- chement, voire plus tendre etdévoué serviteur,
V. LE CHEVALIER DE Vt.RTLMNE. »
Madame Bonlemps fut indignée de celle étrange épître, et si le billet au porteur ne l'avait pas ac- compagnée, elle cûl accusé M. de Caudal de s'être mo(iMé d'elle ; mais les deux mille écus prouvaient assez que cet amant conlemplaiif agissait sérieuse- ment et proposait un traité de la nature la plus é- quivoque. Madame lîonlemps s'imagina qu'on por- lait atteinte à sa réputation et que des amoureux éconduits se vengeaient de sa dureté en lui tendant un piège : elle remit la lettre et l'argent au lieule- nant de police, M. de Sartines, el elle lit grand bruit de l'insulle poui en avoir une réparalion éclalanle; mais M. de Sartines, pensant qu'un grand seigneur seul pouvait payer si che. quelques regards indi- rects, avant de déba'.'tÇ le prix du reste, eûiem|iê- tbé les recherches au lieu de les exciter. Durant .j)lusieurs représentations de l'Opéra, tons les yeux furent braqués sur l'orchestre, bien des femmes de cour. .)ubaiianl s'attirer par là une rente mensuelle '' -"ex mille écus ; bien des hommes, blànianl le scae que madame Bonlemps avait préféré plu- 'ùtide rire d'une insolence anonyme, debiû- 'er lire et de garder la somme ou de la distri- l'uejx pauvres. Personne enfin ne découvrit le '^^''etr de Verlumné.
M^ne Bonlemps ne manqua pas, néanmoins, de fréqqer l'Opéra, el ses yeux s'abaissaient invo- lontament vers l'orchestre pour interroger des visag^iii ne lui apprenaient rien de ce qu'elle cheick; une seule fois elle crut entrevoir dans 1 onibnjii couloir le hideux inconnu au frac mor- doré rtuv boutons de diamanls; mais il disparut aiissiiolu'elle l'eut envisagé. Depuis cette aven- ""■<•. q| avait retenti dans tout Paris, madame Bonlemt devenait plus rigide dans sa conduite et s'isolait es derniers amis qu'elle s'était conservés ;
ARDIEN. 7
elle ne souffrait pas qu'on la visitât dans sa loge de rOpéia, où elle s'alTicliait avec une élégance de moiies éhlouissanle ; pUis elle brillait par ses char- mes, moins on estimait sa vertu.
Le mois Gui, elle re(,'ut encore une lettre du che- valier de Vertumne, ijui lui reprochait tendrement de s'être nui à elle-même par une esclandre soule- vée maladroitement; il la remerciait d'avoir aussi exactement répondu à ses désirs, les seuls qu'il o-àt former, et il la |)riait de lui coiiliniicr ses bonnes grâces. Deux mille écus appuyaient cette demande, exprimée avec une timide politesse. Deux lignes, tracées au bas de la lettre en posl- scriplum , l'invitaient à songer à quelqu'un tous les soirs à son couc'ier. Celle fois, elle déchira l'en- voi et mil l'argentcn porlefeuille.
Un soir, en revenant de l'Académie royale de musique, son laquais s'était arrêté <lans un caba- ret, et le cocher, à moitié ivre, poussait les che- vaux au galop etau hasard; madame Bonlemps , couverte de pierreries, ne remarquait jias qu'on l'égarait dans les rues désertes qui avoislnent les Champs-Elysées, et que les lanternes du carrosse éclairaient à peine la roule par une nuit obsc ure de décembre: elle rêvait mullcmenl au triomphe que sa beauté avait obtenu sur toutes ses rivales, et elle comptait les passions qu'elle avait semées autour d'elle; l'écho de la musique bruissaii au fond de sa mémoire, et encore caplivée par tous les sens, elle se représentait dans l'orclieslie un beau et mystérieux jeune homme, tanlôlbrun, tantôt blond, soupirant, pâle et iremblant, les yeux et la pensée fixés sur elle... Soudain une voix rude crie au cocher: «Arrête!» Le cocher fouette ses che- vaux, et la voiture eslimmohile. «.Madame, ce sont des voleurs, » dit une voix lamentable; el la por- tière s'entr'ouvre, el deux mains armées se pré- sentent, et deux faces ignobles, contractées par un rire méchant, grimacent aux refiels des poignards.
« Misérables ! lâches ! vous ne croyiez attaquer qu'une femme ! » s'écria un passant qui avail tiré son épée el frappait de la pointe.
Un cliquetis de fer ne dura qu'un instant; la chute pesante de deux corps el des gémissements annoncèrent que le combat s'était lerminé jiar du sang répandu. Madame IJoiileinps, qui avail l'envie de s'évanouir, mit la télé à la poi tièrc pour voir sur le pavé un bonune mort et un auire blessé ; mais son libérateur s'était enfui aussi promplemcnt que le troisième 'voleur qui reienaii les chevaux. Le cocher raconta, encore blême de peur, qu'au mo-' ment où liois niallaiteurs s'étaient précipités sur le carrosse, un homme les avail attaqués si vivement, qu'ils n'eurent pas le temps de se reconnaître ni de se défendre. Madame Bonlemps attribua nalnrelle- mentce ser\icc aucbcvalicr do Vcrlumnc cl selon-
8 REVUE PITTORESQUE
na que celui-ci nejiiç;eàt point l'occasion favorable pour se démasquer. Son amour-propre ne l'ut pas moins piqué que sa curiosité.
Elle outre-passa les conditions du marché qu'elle n'avait pas souscrit et dont elle touchait la rente, car elle n'attendit pas le soir pour donner une pensée et presque un regret au galant inconnu qui lui avait sauvé la vie : elle s'habiiua tellement à l'introduire dans son intimité par la préoccupation, qu'il se logea dans son esprit au plus près de son cœur. Sa pruderie n'était pas en défaut, puisqu'elle
n'avait à rougir que devant son miroir; mais elle était vraiment éprise des procédés délicats de cet amant invisible, si différent des amants égoïsies, eyigeants et indiscrets ; elle faisait bas des vœux pour qu'il se déclarât, et tout haut elle continuait à se dire invulnérable. Elle n'anéantit pas la lettre du troisième mois et la relut à plusieurs reprises avec émotion.
Alors elle se demanda pour la première fois la cause de tout ce mystère : ce soi-disant chevalier de Vertumne devait élre un homme de qualité
(Madame Bontenips.)
X"i(
d'après la richesse de ses dons el l'entente de ses manœuvres amourcusos ; mais s'il avait en partage jeunesse, forlune et rang, pouripioi clioisir im ex- pédient si bizarre, au i isqne d'élie mal jugé el bai du preiniur coup'/ QiianI aux conililiiiiis nécessaires à un amant, l'cspiil cl. la biinne mine, elle les lui prêtait genéreuseimml, et elle l'cùl imaginé (ils du bourreau, assassin, liislriim, avant de lui sup- poser la ligure conimiine cl di'plaisaiilc ; c'est (pie déjà elle l'aimait coinine un dieu caubé dans les
nuages. Cependant il fallait faire scntinelWiit et jour à sa porle pour écarter son infaligal cou- sin des gardes françaises.
Elle se faisait seriipnle d'assister :\ chaquepre- ■scntation de l'Opéra et de regarder rrbeslrc comme un seul homme; par intervallcsilc ou- hliail l'opéra el le ballet en .s'abandonna aulier- ceinenl di; la musi(pie el de la rêverie: sis cesse devant clic revenait un falll(^nl(• charma qu'i'"'' s'était loiiné avec toutes les qualités qii peuvent
LANGE
embellir un èlre mallieureusement idéal. Celait encore une liilte de l'amour et lie la pruderie ; mais l'amour devait avoir le dessus aussitôt que le chevalier de Vertumne viendrait en personne dé- cider sa vicloire.
Un matin, madame Bontemps relisait la dernière lettre de son clievaliei', lorsque entra dans son bou- doir un notaire suivi d'un clerc et d'un avocat, tous habilles de noir comme pour un enierreinenl, tous plus Jiigubres encore d'air et de visage. Depuis la ]ierte de son mari, qui avait laissé une fortune dé- labrée et compromise par un piocès ititerininable, elle s'était fiée ii l'habileté des hommes de la loi, et n'avait pas même pris garde à l'écho des débais judiciaires, les gens de cour ne se souciant guère du dérangement de leurs alïaires tant qu'ils n'étaient pas ruinés de fond en comble au profit de leurs in- tendants.
« Madame, dit le notaire avec les précautions polies et oratoires qui doivent précéder l'annimce d'une fâcheuse nouvelle, hélas! madame, ces messieurs et moi nous arrivons du palais, où voire procès a été jugé par-devant la grande chambre.
— Eh bien, monsieur, interrom|)it madame Bon- temps, ennuyée de ces détails de chicane, allez par- ler à mon inicndant.
— Hélas! madame, reprit le noiaire d'un ton plus piteux, vous avez perdu votre procès sans re- cours ni appel, avec dommages et intérêts, le tout s'clevant à la somme de trois cent mille écus, pour lesquels acquitter il est besoin de vendre voire châ- teau de Maubois, votre château de Normandie, vo- tre maison de ville, voire même vos effets mobiliers et diamants.
— Quoi! monsieur, ce n'est pas possible, s'écria la veuve, stupéfaite et tremblante : M. Bontemps m'a laissé en mourant plus de cinquante mille li- vres de renie, non compris les pensions sur la cas- sette du roi, et depuis moins de deux ans que je l'ai perdu...
— J'en suis désolé, madame, répliqua le notaire; mais la vérité est que de votre fortune, il ne vous restera presipie lien , les frais payés; car vos biens-fonds ne se vendront |)as avan(ai;eusement par voie de justice, et les frais se montent déjà foit haut.
— Le coureur du chevalier de Vertumne de- mande à être introduit à l'instant auprès de mada- me, )) vini dire un valet.
Madame Bontemps se trouvait dans une situation trop criti(pie pour qu'un message de son ange gar- dien ne lui filt pas d'un bon augure : elle fit entrer aussilol le coureur, (|iii cl.iit velu d'une livrée noire ; il apportait une riche cassette de bois de semeur brodée d'acier et si lourde, qu'elle faillit la lâcher des mains en la recevant avec la clef. Celle cassette,
GARDIEN.
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qu'elle ouvrit avec une inquiète espérance, éiait remplie de louis et de rentes de l'Iiôiel de ville. Elle rougit à la vue de ce trésor qu'on lui offrait, hésita un moment à cause de la présence de qualre témoins, et se décida enfin à lire une lettre à son adresse d'une écriture bien connue :
« Madame, j'ai appris tout à l'heure le jugement que la grande chambre avait rendu contre vous : j'ai pensé que c'était l'occasion de vous montrer où sontvosamis. Je fus tenté, je l'avouerai, de paraître moi-même pour mettre à vos pieds tout ce que je possède; maisj'ai craint que ma personne empêchât d'accepter, non pas un don, non pas un prêt, hélas! mais unedette que j'ai contractée en m'atlachant à vous, en vous consacrant ma misérable vie. Par- donnez-moi de m'abuser à ce point; c'est là le seul bonheur auquel je puisse piélendre. il m'a semblé que vous daigniez m'accorder une pensée où la haine n'a pas de part; il m'a semble que vos yeux me cherchaient peut-être... Oh ! qu'ils ne me ren- contrent jamais : car alors il ne me resterait qu'à mourir de douleur, puisque toute intelligence entre nos cœurs serait rompue. Je dois me borner à vous voir sans être vu, à vous aimer sans être aimé; seulement souvenez-vous que je suis là, toujours là, partout où vous êles; souvenez-vous que mon sang est prêt à couler quand vous l'ordonnerez.
« Votre ctiiïVALiER. »
Le coureur s'était éclipsé, sans doute selon les ordres de son maître, pendant que madame Bon- temps ne finissait pas de lire la lettre avec des nuages dans les yeux et du trouble au cœur. Enfin elle courut à la fenêtre par un presseulinient subit, et aperçut un carrosse noir sans dorure qui s'ébran- lait, et partit de toute la vitesse des chevaux; elle retourna s'asseoir, en essuyant deux larmes de re- connaissance et de joie.
« Messieurs, dit-elle négligemmentauxgens d'af- faires qui attendaient sa réponse dans un respec- tueux silence, je ne vois pas d'urgence à vendre mes terres et inonho(el;je garderai mes diamants, s'il vous plaît; faites le compte de mes dettes, j'ai fait prendre cet argent pour satisfaire tout ce monde de créanciers. Quant à mon procès perdu, je n'y veux pas revenir, et j'ordonnerai à mon intendant de li- quider ma fortune. »
Depuis cette éclatante preuve de dévouement an(myme, le chevalier de Vertumne se tint à l'écart, quoique chez madame Bontenqis la gratitude fût devenue de l'amour, et que celte belle veuve eut accepté les six cent mille livres comme la dot an- ticipée d'un mariage futur.
Un soir, au retour de l'Opéra , où ses regards avaient passé en revue les speciaieurs de l'urches-
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REVUE PITTOUESQUE.
ire, elle se hâla de quiller ses plumes, ses di'niolles et ses i)iiniet'S de baleines pour renvoyer ses l'eiii- nies el jouir d'iiii léleà lèle avec rain;iiil invisible qu'elle lirailde son iniaginalion, avant de deinaïuler au sommeil les rêves d'une tendresse solitaire. 'lous les soirs elle écrivait longnenienl à celui qu'elle ne connaissait que par des services signalés et des let- tres énignialiiiues. La plume est plus hardie (pie la langue, et d'ailleurs celle cone^pundance nedevait pas arriver à son adresse , celle correspondance qui se familiarisait à mesure que le cœur s'épan- cliaii sur le papier: l'amour se nourrit de sa propre subsianee.
Elle éiait à peine assise devant son secrélaire^ l'ànie remplie el oppressée, qu'un éclal de rire par- tit derrière elle, elun homme s'clança de l'alcôveoû il se tenait caché. M. de Candal avait séiluil une femme de chambre de sa cousine, el, par l'entie- lni^c de celle lille, il avait pénétré dans l'apparle- ment avec la lésolulion hardie de n'en soilir que nanti d'une promesse de mariage. Le vin dont il s'était largement abreuvé encourageait celle vio- lence, et môme il avait compté sur les revenus de inadamc lîonlemps pour solder les délies du jeu et reiloier l'éeusson de ses armoiries. Sa tenlalive lui par.iissail aussi galante que victorieuse, il s'é- tait disposé comme pour la parade, les cheveux ponunadés et poudrés, le chapeau en arrière, la moustache frisée, lunifnrme neuf et la posture mi- litaire: il s'avança en triomphateur , et salua, la niiiin sur son é|iée.
Mad.ime Bontemps, plus surprise qu'elfrayée de voir dans sa chambre un homme qui avait des pro- jets sur elle, se leva majestiieusemont, sans pronon- ler une parole ni montrer aueune enioUon, el mar- cha droit à la sonnette; mais M. de (Caudal, (pii com|irit celte tactique d'une femme m péril, se jeta au-devant, et lui saisit le bras en homme qui sent l'avanlage de sa situation. Il la regirdiil en rail- lanl ; elle le regarda avec mépris et cnicie :
« Monsieur de Caudal, lui dil-elle liaiilcmerit, je vous avais congédié assez. positiv(Mneiit pour être ilésoiniais délivrée de votre présence ; mais vous avez l'audace de vous introduire dans mon hôiel !... Sortez, monsieur, ou je serai forcée de vousfaiie chasser par mes gens!
— .Ma (hère cousine, je ne sortirai pas, et vous n'appellerez personne, reprit le capitaine aux gar- des fram.aises ; \oiis èles ptisel
— Monsieur, ne m'insullez pas ! .(n veux bien vous épargni r un alfiont en f iveiir d'une paienté que vous deshiinorez; mais n(! tardez pas à vous retirer sans esclandre. A celle heure indue, si l'on vous découvrait ici, que pciiserail-on de moi, mon Dieu ?
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— Sarpéjeu, on penserait que vous n'avez pas
mal choisi votre homme, eoinine dil la chanson : Brave en amour, brace à laijutrre. D'ailleurs ou ne penserait rien, puisipie demain vous m'épouse- rez par droit de conquéle. Je vais vous traiter dès à présent comme si vous étiez madame de Candal.
— Insolentl j'oublie le seniiment d'indulgence qui me relenaii, et je vais appeler mes gens, qui ebàlironl votre impudence, monsieur le capilaine.
— .Si vous avez l'anlaisii' d'appeler votre monde, je veux d'abord appeler le mien, que J'ai invité à nos fiançailles, belle cousir.e ! »
En aelievanl ces mois iroiiI(pies, M. de Caudal en- traîna madame Boiilenips vers la l'eiièlre, qu'il ouvrit avec fracas, et l'allirant de force sur le lialron (jui b(udait le premier étage de l'hôtel, il lui montra la rue pleine d'uniformes et d'épées nues. Desapplau- dissemciils répondirent à l'invilation du capitaine, qui soulimait dans ses bras sa victime à diini éva- nouie el tremblante d'indignation muette. Les rires- firent explosion.
(( Madame, dit M. de .Candal, remerciant du geste ses camarades, voici les officiers de mon régiment que j'ai rassemblés pour" être confidents de ma bonne fortune. Demain ils porteront léinoijinage de ce (|u'ils ont vu, à Tiioinsi|ue vous ne conseilliez par écrit ;\ m'épouser, sarpéjeu !
— Monsieur de Candal, murmurait à son oreille madame Ronlemps, qui s'elfoiçail d'échapper à celle srèiie odieuse, vous èles un làelie; et si j'avais un frère nu un ainanipour me défendre, vous n'eu-siez jamais alUnpié ma répulalion. Par pilié, f.iiles re- lirer ces soldais ivres !
— Mes amis, en avez-vous assez vu? cria le ca- pitaine, assuré du succès de son entreprise; suis je bien réellement possesseur de madaine ma cou- sine?
— Oui ! oui ! s'écrièrent à la fois les gardes fran- çaises; elle ne peut pas s'en dédire. La suite se de- vine, cl nous ferons sentinelle jusqu'au jour.
— C'est inulile, sarpéjeu; ma migiionm; n'a pas envie (ht reculer; et comme il s'agil d'un mariage légilime, je ne veux pas de scandale. Ainsi allez- vous-en m'attendre chez Ramponneau, où nous fê- lerons, le verre en main, mon cnr(Jleinent dans la com|iagiiic des époux.
— Adieu, bon soir, bonne nuil, rép(''lèrent ces- bru va m s acidyles ; viveCamlal ! vive l'amoui ! vive Uamponneau! en marche, enf.uits! n
Les id'liciers avaient remis l'épée dans le l'oiirreait et s'éloignaient d'un pas aviné dans la rue, ipi'ils ébranlaient de leurs cbansdus baeliiipies. M. de Caudal, qui ne diiulail plus de son lri(miplie, aehclé au prix de l'honneur d'une femme, refetinala fené- Ire, déposa sur »\\ laulcuil madame lionlemps, noyée de larmes et suffoquée de sanglots ; il lléchit le ge- nou pur dérision cl lui baisa les mains en licananl.
L'ANGE GARDIEN.
11
Il Sarpéji'u, belle cousine, lui dil-il avec un ion d'aiiloiiié ci)njn,;;:il(\ (Icinaiii vous sorcz ma l'eninic, ou liiiMi je vous pi'i'ds (le répulaliun.
— Monsieur, répondilelle on snpi)Iianle ; mon- sieur de Canilal , vous no fcitz pas cela, vous ne comineltrez point celte atroce méchanceté.
— SaPiiéjou ! si ce n'est pas moi, ce sera quelque autre ; car troiile ofliciors aux gardes françaises, sans coinpler les voisins que le In uii a mis aux le- nêlres, publieront sans fanle que j'.ii passé celte nuit dans voire chambre à coucher, et moi je ne dirai pas non.
— iMon^ieur, je ne puis croire encore à cet cx- -cès de noirceur et de làchelé ; oui, de làclielé , monsieur, car je n'ai nul moyen de dél'ense ou de vengeance... Prenez-y garde, monsieur de Candal, il fiourrait vous arriver malheur. Je sais une per- sonne qui me dofondrail, qui me vengerait!
— Il y a nii amant, la belle ? Sarpéjeu 1 j'en suis fort aise... Je vous le tuerai sans miséricorde, à moins que vous ne me signiez sur l'heure une pro- messe formelle de mariage. Nous sommes déjà cou- sins , la moiiié du chemiu est fait pour devenir ■époux ; dressons le conlrat. Combien de fortune en rentes, terres, maisons? cent mille écus?bah! trois cent mille; peut-éUe six cent mille? lleim? un million?... »
Tout à coup une vitre de la fenêtre se brisa, ei, sans qu'on vil pcrsojine sur le bakoM, une main tenant une épée si,' munira par roiiverture du car- reau brisé. Madame Bouleinps poussa un cri et se cacha la tête. M. de Caudal attribua cette plaisan- terie ;i un des offiiiiTs de son régiment.
« Un homme de cioiir n'oulrage pas une femme, dit une voix halelanle de fureur qu'on entendait dislincleuient du dehors. Tu as espéré de l'impu- nilé, lâche; lu as fondé une inlâme espérance sur le nombre deies complices; mais inséras puni sans profiler de ion cflVonierie. Viens, Candal, si tu es digne de porter une épée, viens chercher ce qui l'altend, misérable insulleur de femmes, viens iimurir !
— Moi ou loi ! cria le capitaine irrité de ces inju- res et observant la contenance indécise de madame Jîonlemps. Madame , vous aviez un amant, mais cela n'empêchait pas de prendre un mari. Sarpé- jen ! voilà de la vertu !
— .Mon>ienr , mon.sicur de Candal, ce que vous dites estbien affreux, interrompit madame Boiitenips en le reienanl; je vousallesle que je ne le conn.iis (las, que je ne l'ai jamais vu ; mais, par grâce, évitez do le ronconlrer. Fuyez, ne lui laites pas de mal !
— On ne lui fera pas une égralignure, si vous voulez, à condi lion que vous m'épouserez, en me donnant tous vos biens par contrai.
— Viendras- lu, Candal? repiil la voix menaçante,
la idis que l'opée lournoyailcomnie pour frapper nn ennemi dans l'air. Faut-il que je le noimnc lâche en f.ice ? f.iul-il, pour le loi cor à la léparalioii que jo réclame, le soullleler et te cracher au vi,>.age? Viens donc, si lu n'os pas h! plu-: vil et le plus ab- ject des hoinniL'sl il ne s'agit i|ii('d'uii duel à mort entre nous, et tes compagnons t'allendfiil chez Ranipiinnian.
— Sar|iéji'u! il a raison; le divoir avant le plaisir. Kong.iine la brotte, monsieur l'ainonreiix, et songe loul a l'heure a aulic chose qu'à briser des vitres.
— N'y allez pas! je ne vous bosserai jioiiit partir! Ecoulez donc monsieur de C.indal, c'estun insensé ! il vous tuera! si vous ne le tuez, vous!...
— Adieu, madame; je vous donne le temps de réfléchir : épousez-moi pour f.iire taire lu médi- sance, et je couperai les oreilles, sarpéjeu, à qui- conque dira que vous aviez un amant avant votre second iiiaii. Me voici, monsieur le chevalier des dames! »
M. de Candal disparut par la fenêtre, et quand madame Bonlenips s'y tiaina pour le rappeler en- core, elle l'aperçut au bas du balcon, où il avait rejoint nn lioimiie qui le querellait d'un acocnl animé ; ils s'éloignèrent ensemble sans di.scontinuer leur altercation, et l'inconnu se retourna vers le balcon avec un geste qui ressemblait à l'envoi d'un baiser. Madame Donlemps, bouleversée par des éinolions successives, dont l.i plus forte était une crainte sympalhiqiie pourcelui qu'elle aimait, tom- ba sans connaissance sur le balcon, où sa lêlc heurta contre une barre de fer.
Elle ne reprit ses sens (|ue vers le malin, soil que le tumulte de son espril fût si longtemps à se calmer, soit que le (ioiip de sa chute eùl paralysé en elle le senlimenl de l'existence ;. elle se leva loute pâle et toute glacée, les cheveux noiianis et la robe enlr'ouverie ; sa mémoire avait mêlé les évé- nements de la nuit, qui lui réa])iiaraissaient romine à travers un voile, lanlot liansparent, tanlol cpais. On frappait à la porte de sa chambre, et ce bruit avait interrompu son évanouissement ; c'était une lellre qu'un coureur venait d'apporter, avec iiis- lance de la lui rem ■ttre, maigre Iheure matinale. Elle décaclnla la lellre macbinaloment, cl en la lisant, les idées lui revinrenl une à une pour re- composer ses souvenirs :
« Madame, vous êtes vengée : M. de Caudal est mon en se repentant de sa faille. Je suis houioux que ma vie ait servi à vous conserver riionnenr; mais me sora-l-il permis d'implorer la seule ré- compense que je doive espérer ici-bas? it: vous prie, si le smt d'un inallicurenx qui vous aimi' vous inspire une giMiéreuse pillé, je vous supplie de me donner une heure , la deruiére , qui me sera la
a
consolation de tontes celles que j'ai passées à souffrir. La voilure que je vous envoie vous con- duira, si vous daignez vous confier à la loyauté d'un mourant. « Le chevalier de Yertisine. »
Madame Bontemps avait les yeux secs , la poi- trine gonflée ; elle sentit alors la véhémence de sa passion pour un être qni ne s'était révélé à elle que par des bienfaits et qui allait lui parler d'amour en rendant l'àine. Elle ne balançait pas, elle se roi- dissait conire la douleur; elle l'ut partie dans cet état de désordre extérieur où l'avaient mise des secousses si terribles. La femme de chambre, qui l'avait livrée à M. de Candal, répara en souriant l'abandon de sa chevelure et de ses vêlements. .Ma- dame Boniemps, accablée d'un désespoir vague , monta dans le carrosse noir stationné devant sa porte, et ne reconnut pas les rues encore endor- mies par lesquelles l'emportait la rapidiié des che- vaux et des roues.
Le carrosse entra dans la cour d'un grand bùlel, et des domestiques en livrée noire vinrent à sa ren- contre sur le perron ; elle suivait ses guides en si- lence, et après avoir traversé plusieurs apparte- ments, ornés avec un luxe de prince, elle fut in- troduite dans une chanibre'à coucher, oii les volets fermés laissaient à peine (iltier assez de jour pour distinguer les objets : des habits tachés de sang et une épée gisaient dans un coin ; deux hommes, au maintien et au costume graves, étaient occupés l'nn à écrire, l'autre à préparer des linges : le no- taire et le chirurgien.
« Est-ce elle ? demanda une voix sourde qui s'exhala du lit, caché par des rideaux impénétrables à la vue. Oli 1 tant mieux ; .njonla la voix sur une réponse allirinalive. Madame , je n'aurais plus la force de dicter si je tardais ipiebiucs minutes; je vcnxlerininerune affiireinipintanle avec monsieur.
Il dicta lentement au notaire ; « -Je donne et Ir- gnc irrévocablement à Mme Bontemps , veuve du premier valet de chambre du roi de France , mes biens, jnenbles et immeubles , tant à Paris qu'en Allemagne, et ce en toute propriété, sans excep- tion; j'entends (pie ladite dame soit et (humeur e ma légataire universelle en témoignage de ralfetlioii que je lui ai toujours portée.
— Ah! monsieur, je n'aceepte pas! .s'écria la veuve, fondant en larmes cl s'approebaiit du lit, dont les rideaux s'agilcrent; non, \ons pouvez vivre, vous vivrez! Kl iiuii , monsieur, (lu'ai-jc lait pour mériter une pareille marqiifi d'altachemenl? .le ne vous connais pas; je désirais setilcmcnl vous con- naître. Je refuse le don (pie vous me fiiles; je suis dijii votre débitrice d'une soiiime considéra- Ide : vivez pour ipie ji; m'acriiiitte envers vous!
— Mudame, celte parole rsl bien douce venant de votre bouche; mais, je vous le répète, ceci est
REVUE PITTORESQUE.
mon testament; la blessure est mortelle, je le sens. Le chirurgien inclina la léie en signe approbaiif, et Mme Boniemps tomba dans un fanteiiil, le front dans son monehoir. Le moribond signa avec ef- fort, et, rendant au notaire l'acte de ses suprêmes volontés, commanda qu'on le laissât seul avec Mme Boniemps. Il y eut entre eux un instant de si- lence que celle-ci rompit par une crise de plaintes entrecoupées; on pleurait aussi derrière les rideau.^.
— .Monsieur, dites que vous ne mourrez point !... Vous ne savez pas comme le dévouement a d'em- pire sur une femme ! Vous m'aimez, n'est-ce pas? jevouscroisà cequej'éprouve pourvous. Pour(iuoi vous en ferais-je un mystère? moi aussi, je vous aime, monsieur, et mon cœur vous garantit ma main.
— \h'. madame, si ma blessure n'était pas mor- telle, cette bonté de votre part la guérirait. Répé- tez encore (jue vous ni'aiini z ; mais n'approchez pas, je vous en conjure; mon incognito doit durer aulanl que moi... Elle m'aime! et je meurs ! t?i j'avais seulement une heure, un jouri Elle m'aime !
— .Je serais bien ingrate de n'être pas touchée de la délicatesse de votre amour ; vous m'avez sau- vé la vie et l'Iionneur; je vous dois ma fortune; il n'est qu'un prix à tant de g(;néro.>ilé, et je vous l'offre : c'est mon cœur, c'est ma main. Nous vous giiérirgns avec le temps, avec des soins, de tendres soins!...
— Je vous dis que je meurs, madame !... Chère amie, je no présumais pas un bonbeiir si eom- plet, si inouï : être aimé de vous et vous l'enlendie dire!
— Mais, à présent, ne dois-je pas vous voir, nrnn ami? Il v a un baume dans le regard delà fem- me qu'on aime. Je veux vous dire en face que je vous aime.
— Non, pas encore, jamais! vous ne m'aimeriez plus!... Eh bien! oui, dans un moment... la joie m'a tué... aimé d'elle!., niaiiilcnanl. reijardez-
.Madame Bontemps frémit en écoutant un soupir prolonge; elle écarta les rideaux, que ne retenait plus un main convulsive, et elle entrevit avec hor- reur sur rorciller un visage elfrayant de laideur et d(! difformité sur le(|uel la mort avait passé : c'était le monstre qu'elle av;iit rencontré un soir à la sortie de lOpc'ra. Elle le pleura ponitanl, mais sans oser le regarder une seconde fois.
La Gazdle île France, dans smi numéro du lundi siiivanl, annoiK;a le décès du prime de Vissem- hoiirg, « iiiii hahilail Paris depuis (pieUpies années, (lisait le tr.idueteiir, et y \ivail fort relire, il cause des désagréments de sa ligure. "
P. L. J.VCOB, bibliophile.
LE BANQUIER DE CIRE.
I.
En lS2i, vers le commencement de l'été, un homme était couché sur son lit dans une ciiambre de l'hôtel Meurice, à Paris. Il dormait; sa respiration égale et tranquille témoignait an la parfaite qniétude de son sommeil. Ses traits , d'une régularité pleine de délicatesse, olïraient le type delabeanté britan- nique , qui serait la perfection, si la perfection n'é- tait inséparable de la grâce. Sa chevelure blonde , où quelques poils gris paraissaient çà et là, se cin- trait en rouleau pommadé au-dessus de son front lisse et reluisant comme le marbre ; une barbe in- colore encadrait de ses deu.v flocons symétriques l'ovale irréprochable de son visage. C'était, à coup sûr, un Anglais ou la statue d'un Anglais ; entre ces deux choses seulement le doute pouvait être permis.
Mais c'était bien un Anglais , eu chair et en os, nommé Peter Lowter. Il était depuis un an k Paris, et passait, parmi ses connaissances, pour un drôle de corps, ce qui ne veut pas dire qu'il fût amusant le moins du monde. Voici quelle était sa vie : à onze heures il se levait, faisait une minutieuse toilette et déjeunait; à dix heures, il se rendait à Frascali ; là, il jouait jusqu'àla fermeture dessalons; iljouaitgros jeu et perdait sans relâche ; personne ne se souve- nait de l'avoir vu gagner jamais. Depuis un an, il avait dû perdre ainsi une énorme somme. Aussi quelques-uns disaient-ils que c'était un membre du haut parlement voyageant incognito ; d'autres le soupçonnaient, ce qui était bien autre chose ! d'être parent du célèbre banquier de Londres portant le même nom que lui. Les crou[iiers, moins curieux, faisaient ralle de ses guinées sans s'inquiéter de sa position sociale.
Onze heures sonnèrent. Un réveil adapté à la pendule fit entendre son discordant appel. M. Low- ter ouvrit les yeux et jeta aulo\ir de la chambre .son regard apathique et froid. Un rayon de soleil se jouait dans les rideaux de la croisée.
« Pas de brouillard ! » murmura-t-il avec désap- pointement.
Il se lava, mettant à tous ses mouvements une lenteur systématique, passa une robe de chambre, et vaqua aux détails de sa toilette. Cela fait, il prit une paire de pistolets, dans chacun desquels il força deux balles, et sonna son déjeuner.
Après avoir mangé beaucoup et bu davantage, il repoussa son fauteuil loin delà table et allongea le bras pour atteindre les pistolets. Son visage peignait l'impassibilité la plus complète ; la diaphane blan- cheur de sa peau montrait les chairs de ses joues fraîches, rosées, comme devaient l'être, sous leur épidorme de satin, les chairs des modèles do Bou- cher. f Les deux pistolets furent tranquillement armés. Peter Lowter en prit un dans chaque main, tourna le dos au soleil, et appuya les deux canons contre son front. Au moment de presser les détentes, il parut se raviser.
« Ce misérable Dick oublie toujours les cure- dents! groinmela-t-il d'un air chagrin. Dick!»
Un groom de proportions choisies, et pouvant pe- ser un peu moins qu'un mouton, montra son visage de fouine à la porte enlre-bâillée. Peter Lowter lui ordonna d'aller au diable, et, incidemment, d'appor- ter un paquet de cure-dents. Tandis que le groom exécutait la deuxième partie de cet ordre, son maî- tre s'était renversé en arrière, et dardait au plafond son œil porcelaine. Le sujet de ses réflexions était plein de mélancolique philosophie. Il se disait qu'à fout prendre, les quatre balles de ses pistolets eus- sent remplacé les cure-dents avec avantage; que ce relard, apporté volontairement à l'accomplissement d'un acte sérieux et louable, était indigue d'un gent- leman. Néanmoins, il attendait; pour un Anglais, le suicide perd les trois quarts de son charme quand le baromètre est au beau.
Ceux qui disaient queM. Lowter était parent du cé- lèbre banquier de Londres se trompaient ; M. Low-
14 REVUE PITTORESQUE
ter était le banquier lui-même. Unique artisan de sa fortune, il avait acquis, en quinze ans, un crédit sans bornes; en 18:23, il faisait autant d'affaires que dix de ses collègues et des plus connus. On lui sup- posait, en caisse ou placé quelque paît, un fabuleux trésor, et ses rivaux, qui n'étaient que huit uu dix fois millionnaires, séchaient d'envie et de dépit.
Nonobstant, Peter Lowter était loin d'être heureux. Il avait atteint l'opulence après avoir connu la mi- sère; sa femme était bonne et douce, sa Qlle, ravis- sante créature, eût fait l'orgueil de tdus les pères : tout enfin lui souriait. Ce bonheur constant l'ennuya; il prit le spleen, et conçut pour son intérieur un in- vincib'e dégoût. La tentation lui vint d'abord d'exa- gérer les folies des lions de Londres; il le pouvait, sa caisse était inépuisable; mais il eût fijllu se mou- voir, vivre, et le banquier Lowter, nature apathiqiie, que la soif de l'or avait seule pu galvaniser autre- fois, recuh devant cette fatigue. D'ailleurs, par une contradiclion explicable, tout en délestant sa femme, il l'estimait et tenait à son estime. Pendant de lon- gues années on l'avait cité comme le modèle des pères de famille ; à quoi bon perdre celte renommée, qui ajoutait à son crédit?
Pourtant, il fallait combattre l'odieux ennui qui le rongeait. Il se fit joueur. Heureux en affaires , la chance lui fut hostile au jeu. Il perdit, il perdit sans cesse, c'est pourquoi sa fantaisie devint une passion. Au jeu, comme en amour, le succès est un sûr re- mède, et les cruautés de la fortune n'ont pas moins d'irrésistible attrait que les savantes rigueurs d'une coquette; si Peler Lowter eût gagné, notre histoire finirait au premier chapitre.
Sa passion grandit et ne connut plus de frein ; il perdit d'abord tout ce qu'il avait en caisse, puis les -ommes placées; enfin, réduit aux fonds de son com- merce, il dut se borner et ne jeter au jeu que l'im- mense bénéfice de chaque jour. — Alors, il s'eunuja de nouveau.
Ce n'était plus aux clubs fashionnables, ce n'était pas même dans les maisons tolérées que Peter Lowter vidait son portefeui'lc tous les soirs. 11 avait fait choix d'un obscur tripot où nul ne pouvait le re- connaître. .Sa passion, en effet, était un secret pour tous, même pour sa femme. Il passait la nnii entière et une pirlie dis journées hors de chez lui ; mais, tandis qu'il jouait, on le croyait au travail ; mistrcss Lowter avait l'assurance matérielle, positive, qu'il était paisiblement assis dans .son cabinet. Elle le voyait. Nous expliqurrims plus tard celle expres- sion, (pii pourrait sembler éliatige au Icrlcur
Un si'ul corilidi-nt a vail U: secret du banquier. Toby, vieux domiMique, bavard de nature, mais disent comme un bloc de sapin du .Nord, dont il avait la couleur cl la souplesse, dès ipi'il s'agissait de .«on maître, favorisait les mystérituseg excursions de Pe-
ter Lowter. Hors lui, tout le monde croyait le ban- quier un prodige d'assiduité et de laborieuse pa- tience.
Il y a dans l'atmosphère de Londres une malaria de suicide que de lymphatiques gentlemen ont essayé d'importer en France, cela, malheureusement, avec un certain succès. Peler Lowter, en rentrant ch z lui, passait la Tamise. Une fois il s'accouda sur la balustrade du pont, et regarda le fleuve avec envie. Il faisait froid ; le banquier frissonna et poursuivit son chemin; mais, depuis lors, il ne pensait plus à la rivière sans éprouver un certain tressaillement voluptueux, comparable à celle saveur décevante, mais jo'ie , qui caresse le palais d'un gotirmet au souvenir de tel pâté de Strasbourg convenablement arrosé. Trop paresseux pour avoir deux passions, il reprit au démon dn jeu son cœur, et le donna au suicide ; non pas à ce suicide étourdi que brusque un caissier famélique coupable de détournement, mais à ce tranquille et glorieux tiépas médité à loisir, savouré en espoir, chaque jour, durant de longues semaines, puis accompli un malin à lèle reposée, après une nuit d'un sommeil réparaleur, quand les membres jouissent de ce surcroît de vie malérielle apporté par un confortable repas. Londres ne valait rien pour une partie de ce genre; il fallait conquérir liberté entière; le stratagème employé jusqu'alors avec succès pour tromper le monde et mistress Lowter ne suffi.-ait plus.
Comme nous pourrons le voir, ce stratagème n'é- tait pas sans mérite ; à la rigueur, le banquier aurait pu trouver un autre expédient, mais il ne donnait carrière à son imagination qu'à bonnes enstignes. Que voulait il? du temps et delà solitude pour lioire à petites gorgées la coupe du suicide. H jugea fort inutile de chercher un biais, el poussa droit au but: il quitta Londres, laissant à mistress Lowter un billet en forme de testament, et counnenvant par ces mois sacramentels :
«Quand vous recevrez ces lignes, j'aurai cessé d'exister. Ne cherchez pas à connaître, elc, etc. »
Ceci, à bien le prendre, n'était point im mensonge, mais un simple anachronisme. Le banquier aiilici- pait sur les événements. Celle fois, n'ayant plus be- soin du vieux Tuhy, son complice ordinaire. Il ne le mil piiinl dans le secret, et partit, mort pnur tout le momie.
Il débar(|ua en France. Ui>n n'est irréfléchi chez un Anglais: Peter Lowter avait pris le tenqis d'amas- ser une très-forlc siinune, et ariivait le poilei'euilla gonllé de hank-noli'S. Il jiiua pour occuper son eii- iuii.el perdit suivant son liahilude. Or, ici la perle de chaque jour ne pouvait plus se balancer par de ciinlinuels emprunts faits h la caisse; M. Lowter vil rapidement dimiimer sou tiésor; la moit se mniilrit prochaine, non plus vulunlairc, mais inévitable. Suus
ce nouvel aspect, elle lui sembla médiocrement sé- duisinle.
Il perdit néanmoins sans relâche, travaillant mé- thodiquement à sa ruine, et ne permettant point à sa perle de dépasser une certaine limite. Oe cette façim, divisant le contenu de son portefeuille par le mon- tant de son enjeu quotidien, il pouvait arrêler cha- que soir le compte de ses jours. Cela duia un an.
Le veille du jour où nous l'avons présenté au lec- teur, il avait fait sa dernière division et trouvé zéro pour quotient.
Peter Lowltir vouUiit bien mourir, d'autant mieux qu'il ne pouvait faire autrement ; mais il eût été charmé de trouver un prétexte pour vivre. Au mo- ment fatal, le smvenir de sa femme lui revint; il voyait, comme dans un rêve, l'image de sa jolie Anna, sa fille aînée. Puuiqnoi les avait-il quittées?
Dick, le groom, reparufbientùt avec lescure-dents. Derrière lui entra un grand jeune homme qui jiar- counit la chambre d'un air effaré. A la vue de M. Low- ler, il lai^sa éch:ipper un oh ! modulé à la façon an- glaise , sur trois nût;s également cacophoniques. Dick se retourna et fit chorus.
«Prodigieux! murmura le nouvel arrivant.
— Monsieur, dit Lowter en montrant la porte, je ne vous connais pas. »
Le nouveau venu rougit, mais ne se retira point.
« Je me nomme Robert Slevenson, » dit-il eu sa- luant respectueusement.
M. Lowter garda ie silence.
H Ne connaissez-vous pas au mjins mon nom? reprit Robert.
— Une méprise , je suppose, dit le banquier; fi- nissons.
— Prodigieux ! répéta Robert avec tous les signes delastuiiéfaction.N'êtes-vousdoncpasM. Peter Low ter, ban(pner, (i, Oxford-street, à Londres!»
Ce dernier fil signe à Dick de sortir. « Pourquoi celte question? demanda-t-il en fer- mant la porte.
— Pourquoi? s'écria le jeune homme. Allons! je commence à croire en effet que c'est une méprise. Vous n'avez pas... 7\l. Lowter, veux-je dire, n'a pas l'habitude, il est vrai, de communiquer avec ses employés, mais il ne peut ignorer le nom de son principal commis.
— Ah! fil le banquier stupéfait à son tour, mais ca- chant son élonuemeul sous la flegmatique impassi- bilité d '. son visage; il n'est donc pas morl? »
Le commis éclata de rire.
« Vous avez raison de vous moquer de moi, M. Lowter, dit-il; mais je demande grâce. Sérieuse- ment, c'est vous, n'est-ce pas? »
Le banquier secoua la tête.
«Non?... lié bien ! je veux mourir si jamais res- semblance plus extraordinaire s'est rencontrée sous
LE B.\NQU1ER DE CIRE. IS
le soleil... Au fait, je .suis fou! Comment pourriez- vous être M. Lowter, mon patron? Je l'ai laissé il y a trois jours à Londres, et je suis certain qu'il n'était pas sur le paquebot qui m'a conduit en France. Par quel chemin m'auriez-vous devansé? »
Peter Lowter se perdait en conjectures et parcou- rait la chambre à grands pas. Le commis, profilant d'un instant favorable, voulut effectuer sa retraite.
«M. Robert Stevenson , dit tout à coup le ban- quier, j'ai beaucoup connu dans le temps ce digne M. Lowter d'Oxford-streel dunl je porte le nom ; je suis ravi qu'il ne soit point morl, et... Avez-vous déjeuné, M. Stevenson ? »
Quelques minutes après, nos deux Anglais étaient attablés vis-à-vis l'un de l'autre. Giàce à la précieuse faculté d'extenjion propre aux estomacs d'outre- Manche, le banquier put décemment tenir tète ù son hôle. Celui-ci était jeune, simple d'esprit et naturel- lement connnunicalil'. Une lois la glace rompue, il ne se fit point prier pour dire qu'il était fils de M. Stevenson, banquier d'Edimbourg et correspon- dant de la maison Lowter. Premier commis dans cette dernière maison depuis six mois, il était de- venu amoureux de miss Anna, la fille ainée de son patron. Mistress Lowter voyait cet amour d'un œil bienveilLint; miss Anna de même , du moins Robert l'espérait; mais il y avaitce diable deTliomasBage!...
Quant au banquier lui-même, Robert ne savait, en vérité, à quoi s'en tenir. C'était un si singulier per- sonnage! Chargé d'opérer en France divers recou- vrements, Robert était arrivé le matin à Paris. En descendant à l'hôtel , il avait entendu prononcer le nom de son patron, et s'était fait dépeindre l'indi- vidu qui le portait.
«Rien ne manquait à la ressemblance, dit-il en finiisint; même âge, même tournure... Et, sur mon honneur, plus je vous regarde !.,. Mais laissons cela. L'idée ne m'est pas venue d'abord que la ren- contre fût impossible, et j'élais d'autant plus em- pressé de me trouver face à face avec mon [latron, que je n'ai pas encore eu cet avantage.
— Comment! s'écria Peter Lowter, depuis six mois ?...»
On était à la troisième bouteille de porto. Steven- son, de plus en plus expansif, s'accouda sur la table et prit un air mystérieux.
«Vous comprenez, dit-il en clignant de l'œil, qu'il y a là-dessous quelque chose d'étrange. A Lon- dres, il court certains bruits...
— .le savais bienipie mes souvenirs ne me trom- p:ient pas, interrompit le banquier : on a dit autre- fois que M. Lowter était mort.
— Mort? je ne sais. i\Iriinteiiaiif ou dit iju'il est
full. I)
Peter Lowter fit un geste d'incrédulité.
16
REVUE PITTORESQUE.
« Posilivement, reprit Stevenson; et cela n'aug- mente pas le crédit de la maison.
— Mais pourquoi dit-on cela ?
— Je vous fais juge. Depuis un an, M. Lowter s'est fait mettre sous verre.
— Ah bah !
— Je m'explique : il a fait adapter à son cabinet, du côté des bureaux, une clôture à vitrage, forte- ment grillée. Derrière cette clôture, on le voit assis, le dos tourné au public, vêtu, été comme hiver, d'une robe de chambre fourrée.
— Et que fait-il ainsi ?
— Dieu et Thomas Bage le savent. Parfois, un épais rideau de serge empêche de l'apercevoir; mais tout fait conjecturer qu'il reste, les journées entiè- res, dans cette position. Quand vient la nuit, Tho- mas Bige (lui seul a la clef du sanctuaire) entre avec des flambeaux et le diner du patron.
— Ce Bage n'est donc plus le premier commis? demanda M. Lowter.
. — 11 a monté en grade ; il est associé ou quelque chose d'approchant.
— J'entends: il a la signature...
— Non pas ; M. Lowter seul...
— Par le ciel ! interrompit le banquier avec une chaleur inaccoutumée, je donnerais beaucoup pour voir un effet souscrit par ce Peter Lowter! »
Stevenson avait fait grand honneur au déjeuner ; il ne prit point garde au feu subit qui brilla dans l'œil de son partner.
« Rien de plus facile, « dit- il.
Et il tira de son portefeuille une lettre de crédit, datée de Londres, quatre jours auparavant. M. Low- ter se saisit avidement du papier et le retourna dans tous les sens. Tandis qu'il l'exaiuinait, ses sourcils se fronçaient, ses lèvres se remuaient comme s'il se fut parlé à lui-même.
« A la bonne heure ! murmurait-il , voici ma si- gnature miraculeusement contrefaite; je conçois cela. Mais moi... moi, qui donc peut me doubler à Londres, et jouer mon rôle de manière à tromper jusqu'aux employés de la maison ?... Moucher Ste- venson, continua-t-il en faisant sauter le bouchon d'une bouteille de Champagne, tous ces détails me réjouissent inliniment; poursuivez, je vous prie,
— Où en étais jeï demanda Robert. Je vdus di- sais, je pense, que miss Arma est h plus délicieu.se fille (|ui soit au monde. Figurez-vous...
— Vous parliez de son père. Que fail-il, une fois le soir venu?
— I.i'soir venu, balhutia-t-il, on lui sert à dîner, voilA tout.
— Dine-t-il? • — C'est vraisemblable.
— L'avez-vous vu ?
— Jamais. Bafiu lire le rideau... Alin que vous le
sachiez, ce Bage est un misérable que je soupçonne fortement d'être mon rival. Mais il faudra que je meure... que je meure, mon cher monsieur, avant qu'il épouse miss Lowter! »
Le banquier n'écoutait plus, 11 se frottait les mains, un demi-sourire contractait les coins de sa lèvre.
«C'est cela, se disait-il, cène peut être autre chose... Dussé-je ne pas me tuer avant six mois, je saurai si j'ai deviné juste ! »
Le prétexte était trouvé. En conscience, il était excellent. Quel homme eût songé à mourir avant de démasquer le hardi coquin qui se faisait son Sosie?
Stevenson, pendant cela, demeuré seul à table, buvait et se livrait à une élégiaque description de miss Anna Lowter ; sa langue s'épaississait de plus en plus. Bientôt il s'affaissa lourdement et prit som- meil.
M. Lowter sonna Dick ; Stevenson fut porté sur le lit, oii il continua en paix son somme. Le soir, en s'éveillant, il se trouva seul. La chambre avaitchangé de physionomie : le secrétaire était grand ouvert et vide; les meubles présentaient cet aspect de désor- dre qui suit un départ précipité. Sur la table où avait eu lieu le déjeuner, un' billet cacheté portait l'a- dresse de M. Stevenson; le commis l'ouvrit préci- pitamment. Voici quel était son contenu :
« Reçu de M. Stevenson 500 liv. sterl. en une
lettre de crédit de pareille somme , et deux bank-
notes de 200 liv. sterl. chacune; ensemble 700 liv.
sterl.
« P. Lowter, (1, Oxford-street, London. »
Robert sauta sur son portefeuille, qu'il trouva vide. Il revint alors vers la table, relut la quittance, et se frotta les yeux jusqu'à les rendre très-rouges.
«C'était lui! s'écria-t-il enfm ; impossible de méconnaître sa signature ! Il aura voulu me donner une leçon... Mais comment diable a-t-il pu me de- vancer? »
Un domestique de l'hôtel entra.
« A quelle heure est arrivé ce gentleman qui oc- cupait celte chambre?» lui demanda Stevenson.
Le domestique le regarda étonné ; Stevenson re- nouvela sa <pii'stion.
«Si vous voule/. parler de M. Lowter, répondit en- liu le garçon , il y a un an cl (luclques jours i|u'il occupe cet appartement. >>
Robert resta comme abasourdi.
« Ce n'est pas lui ! murmura-l-il après un long silence... C'est donc le diable!»
Un peu soulagé par cel ingénieux syllogisme. Ste- venson vida li; contenu de sa bourse sur la table : il lui restait juste ce qu'il fallait pour retourner en An- gleterre.
LE BANQUIER DE CIRE.
17
II.
La maison de Peter Lowter, ^ Londres, était un véritable palais. Le rez-de-chaussée entier était oc- cupé par de vastes bureaux décorés avec un luxe sé- vère, et peuplés d'une armée d'employés de tous Ages. Au premier étage se trouvait le cabinet de M. Lowter, dont Stevenson nous a fait la descrip-
tion. Ce cabinet donnait d'un côté sur les bureaux des chefs ; de l'autre, il touchait l'ancien apparte- ment de mistress Lowter , occupé maintenant par Th. M. Bage. Mistress Lowter s'était retirée au se- cond étage avec sa famille.
Quelques jours après la scène que nous venons de raconter, la femme du banquier, malade , était à demi couchée sur une chaise longue ; près d'elle
Anna feuilletait distraitement un keepsake. L'ameu- blement du petit salon où elles se trouvaient outre- passait les limites les plus extrêmes de la magnifi- cence privée : c'était royal, prestigieux; volontiers aurions-nous dit extrava^^ant , si miss Lowter n'eût montré 1:\ son pur et ciiarmant vitage, pour lequel aucun cadre ne pouvait être trop somptueux.
Mistress Lowter était une femme de quarante ans, aux traits fatigués, presque flétris; la souffrance se lisait en caractères distincts sur son front. De temps en temps, à la dérobée, elle jetait un coup d'œil vers sa tille; une larme venait alors à ses yeux.
(1 1! me semble, dit Anna en fermant tout à coup le keepsake, que M. Stevenson tarde bien à nous donner de ses nouvelles.
— Il y a huit jours seulement qu'il est parti, observa mistress Lowter.
— Huit jours, répéta la jeune fille, c'est bien long ! »
Comme si elle eût regretté cette parole, Anna rou- git et cacha son visage derrière l'album, qu'elle ou- vrit de nouveau.
« Elle l'aime , murmura mistress Lowter; pauvre enfant!»
Un domestique entr'ouvrit la porte , et annonça M. Bage. Ce nom parut produire sur les deux dames un effet analogue : mistress Lowter fronra le sourcil, et Anna laissa échapper une exclamation peu llat- leuse pour le nouvel arrivant. M. Bage était remar- quablement laid. Sa physionomie exprimait l'avidité; ses manières avaient cette brutale aisance qui n'est qu'une variante de la bassesse. Il entra d'un air ca- valier, salua légèrement, et jeta un vaste portefeuille sur la table. ' '
18 REVUE PITTORESQUE
« Que Dieu me punisse, s"écria-l-il, si missLowter ne devient p.s plus belle chaque jour ! »
Ce compliment, tout parfumé de galanterie britan- nique, demeura sans réponse. Bage renfrogna sa laide figure et se tourna vers la mère.
« A l'ouvrage! » dit-il avec bru'^querie.
Anna comprit et se relira aussitôt. Bage ouvrit le portefeuille, qui contenait des effets, lettres et borde- reau.x sans signature. MistressLowter prit une plume et, sans lire, signa le tout.
« Cet étourdi de Stevenson n'écrit pas, dit Bage ; la dernière ressource nous échappe. »
filislress Lowler tressaillit.
« N'y a-t-il donc plus d'espoir? demanda-t-elle.
— Je n'en vois pas, répondit Bage avec une gla- ciale indifférence.
— Quoi! cet immense crédit?...
— Tout s'use... excepté mon amour. Décidément, ma chère dame, je crois que miss Anna m'a ensor- celé. »
Ce disant, Bage se frotta les mains d'un air sa- tisfait. Mistress Lowter réprima un geste d'indigna- tion.
« Î^Iais, fpprit-elle, Kobert est un honnête jpune homme ; il aura sans doute effectué les recouvre- ments dont il s'est chargé; nous allons recevoir sous peu...
— Quoi? quelques milliers de livres. C'est trois jours de vie pour la maison... Avez-vous réfléchi à ma propo-ition?
— Ainsi donc, s'écria mistress Lowter, nous voilà réduits à la mendicité !
— C'est le mot, ma bonne dame. » Mistress Lowler se leva ; une rougeur subite et fu- gitive empourpra sa joue ; dans son regard éclatait une haine méprisante et sans bornes.
o Et vous venez me demander ma fdle ! dit-elle d'une voix tremblante. Notre fortune était grande, si grande qu'elle excitait l'envie de tous ; vous étiez, vous, un cliétif commis. Maintenant vous êtes mil- lionnaire, et nous n'avons plus rien ! Fort contre une femme sur laquelle pesait la justice humaine, vous, son complice, son tentateur, vous lui avez dit : Je vais te voler lin opu'ence, je vais m'enriehir de ta détresse; pas un mot de plainte! il faut choisir entre la misère et rinfaniie. Je me suis lue, car je vous savais lùche!... Mais maintenant, vous venez me demander ma lille... vous!... »
Elle s'arrêta, conune si elle n'avait pu trouver <l'ex|iression as.sez dédaigneuse pour fornuiler l'a- mertumc de son refus. Thomas Bage allendlt une seconde, puis, se forçant à ricaner:
« Sur ma parole, dit- il, je pense qu'il y a du vrai dms tout ceci. Je vous ai [iris voire fortune; d'où il ré>ul|p, ma chère dame, que je la possède : c'est un |>oint à considéier. Quant ù la main de
miss Anna, je vous la demande en effit positive- ment.
— Jamais ! Je suis faible ; je fus coupable, mais je le fus pour mon enfant, et Dieu me pardonnera. Si je la donnais à un homme tel que vous...
— Elle jouirait d'un joli revenu, ma bonne dame, et je serais capable de vous assurer à vous-même une pension décente...
— Jamais ! répéta mistress Lowter avec force.
— Ma chère daine, dit Thomas Bage, dont la voix prit une inflexion doucereuse, vous me mettez sans cesse dans la nécessité de vous rappeler certaines choses... Ce que j'ai fait pour votre fortune, ne pourrai-je le faire pour miss Anna?
— Non! oh! ce serait trop infâme! murmura mistress Lowter en joignant les mains.
— Infâme ou non, je le puis.
— Vous ne le ferez pas !
— Je penche à croire, ma bonne dame, que je le ferai. J'aime votre fille; réellement je l'aime plus qu'il n'est raisonnable. Vous me la refusez; d'un mot je puis vous perdre : bien fou serais-je si je ne disais pas ce mot qui, tout naturellement, jettera la jolie miss entre les bras de qui voudra la pren- dre.»
Mistress Lowter était altérée. Avant que son émo- tion lui eût permis de trouver une parole pour ré- pondre, Bage reprit son portefeuille et se leva.
« Je vous donne jusqu'à deniain pour réfléchir, » dit-il.
Puis, salnant cavalièrement, il se retira.
Comme nous l'avons dit déjà, le crédit de Peler Lowler était énorme, mais exclusivement personnel. Ce crédit n'avait pour fondement que la grande ha- bileté du banquier, sa probité connue, et le remar- quable bonheur qui l'avait accompagné dms toutes ses entreprises. Il était considéré à Londres comme un modèle dont il fallait (léses]iérer d'atteindre la |)erfection. Sa femme, qui p:irlageait la croyance commune, voyait en lui un être int'aillihle, une pro- vidence.
La lettre par laquelle le banquier annonçait son prétendusuicide frappa donc, dans le temps, mistress Lowter d'un coup doublement terrible; elle perdait à la fois son mari et .sa fortune. Mistress Lowler avait en ce monde un seuiiment exclusif et passionné: sa fille Anna était tout poui- elle. La mort du banquier jetait bas brusquement tous les rêves dorés qu'elle avait faits touchant l'avenir de celte enfant. Elle res- |)ectail son mari, sa mort l'^iflligeail ; elle avait connu le l)e>oin autrefois, la pensée de redevenir pauvre l'eût navrée; la pensée de voir su tille partager sa chute la hrisu.
File •'■tait seule dans l'appartement qu'elle occu- pait alors au premier élage de la maivon d'Oxfonl- street, lorsque le vieux Toby lui apporta le message
LE BANQUIER DE CIIŒ.
t»
mortuaire. Toby seivail le banquier depuis quinze ans, misiress Lowler élait dauce et bonne, il l'ai- mait, et se reprocbait souvent d'aider à la tromper. A peine la pauvre femme eut-elle parcouru les pre- mières lignes de la lettre qu'elle se trouva mal. Toliy, tout en lui portant secours, jeta un coup d'œd sur le p:ipier, qui était tombé ouvert ii ses pieds, il lut.
«Dieu nous aide ! murmura-t-il ; que va devenir la maison?»
La position de la maison Lowter était en effet chose universeHement connue. Son chef était pour elle ce (jue l'âme est au corps. Avec lui la puissance, la du- rée, l'essor indéfini; sans lui, la mort.
Miiîtress Lowter resta lo,nglemps évanouie. Toby lui faisait respirer des sels, et se creusait la tête pour trouver un moyen de salut. Au moment où la dame reprenait ses sens, le vieux domestique se toucha le front et fit un soubresaut de plaisir. « Elle sera sauvée ! » s'écria-t-il. Il n'entendait point parler de sa maîtresse, mais de la maison , chose bien autrement intéressante pour un valet de commerce. Et, comme mistress Lowter le regardait étonnée, il ajouta en forme d'ex- plication :
« Son honneur M. Lowter est mort, c'est vrai, mais je le ressusciterai, moi... moi, Toby! »
11 prit la main de la veuve, qui, faible encore, le laissa faire, et l'entraîna vers le cabinet du banquier. Thomas Bage entrait au moment on ils sortaient. Il îit h terre la lettre ouverte, la ramassa et ne se fit point scrupule de la lire.
Toby ouvrit une armoire, et lira un long ri- deau qui en voilait exactement le contenu. Misiress Lowter poussa un grand cri; Thomas Bage tendit le cou par l'ouverture de la porte entrebâillée, et re- garda.
« C'est lui, n'est-ce pas? dit Toby triomphant. Oh! c'est travaillé de main de maiire. Sou honneur a payé cent guinées au mouleur pour que rien n'y manquât. »
Ce n'était pas trop cher. L'armoire contenait un mannequin de cire représentant le banquier. L'ar tiste avait d'autant mieux réussi que le visage inanimé du modèle se prêtait merveilleusement à cette minutieuse reproduction. Un seul reproche était à faire au mouleur : il avait donné trop de vie à son œuvre ; Peter Lowter était plus mannequin que cela.
A celte vue, les yeux de la veuve se rempliront do larmes. Le vieux domestique prit une attitude hum- ble et repentante.
« Madame aura pitié d'un pauvre homme et lui accordera son pardon, dit-il. J'ai honte de l'avouer, ce morceau de cire servait à la tromper, et j'étais de moitié dans la feinte ; mais son honneur était mon
maiire, et je devais lui obéir. Tous les soirs il sortait par celle porte, que vous ne voyi z pas lant elle est luibilemeiit masquée; il se rendait aux maisons de jeu. Moi, j'établissais ce mannequin dans la bergère et j'allumais h lampe. De votre fenêtre, vous regar- diez souvent; vous admii'iez la patiente aclivité de sou honneur.
— Assez ! interrompit mistress Lowter. Pourquoi me dire cela maintenant?
— Pourquoi? Ne me comprenez-vous donc pas? Ce qui vous a trompée, vous, sa femme, ne peut-il tromper le monde? »
La veuve pencha sa lète sur sa main ; une foule de pensées douloureuses se pressaient dans son cer- veau. Elle souffrait cruellement du présent ; l'avenir était là, devant elle, plus funeste encore et dépourvu d'espoir. Anna, sa Bile bien-aimée, allait connaître le malheur. Néanmoins, quand elle ouvrit la bouche, ce fut pour prononcer un refus.
« Ce serait un mensonge aussi coupable qu'inutile, dit-elle avec déco«r3g''m*nt.
— Coupable, peut-être; inutile, non.»
Ceci l'ut dit par Thomas Bage, qui se présenta tout à coup. Misiress Lowter recula effrayée.
«Ne craignez rien; je sais ce dont il s'agit, reprit Bage en montrant k lettre ouveite: vous pouvez compter sur moi. »
il braqua son binocle sur le mannequin, et l'exa- mina durant quelques secondes avec une scrupuleuse attention.
«Sur mon iKinneur ! s'écria-t-il enfin, j'y serais pris tout le premier. Ce diable de patron ! qui l'au- rait cru capable;?... Toby, mon ami, vous avez eu là une lumineuse idée, et vous êtts la perle des servi- teurs... Laissez-nous. »
M. Bage possédait le talent de se faire haïr de tous. Toby éprouva une forte tentation de lui rétor- quer l'ordre qu'il veuait de recevoir; mais quinze ans de domeslicité dompteraient le plus énergique naturel ; il n'osa, et sortit. Mistress Lowter, distraite par son chagrin, ne prit pas même garde à l'entrée inconvenante de Bage, non plus qu'à l'insolence de cet employé qrii donnait des ordres dans sa maison en sa présence.
Bage avait son dessein. Une fois débarrassé du vieux valet, il se mit en frais d'éloquence pour per- suader mistress Lowter ; plus l'idée seuibiait exlra- vagante au premier aspect, plus il serait difficile d'en soupçonner l'exéculion; on était sûr de la discrétion de Toby : lui, Bage, prendrait connaissance de la couiplabilité secrète du banquier et dirigerait la maison; mistress Lowter se chargerait de la signa- ture.—Il fallait bien qu'elle fit quelque chose! — Et, a tout prendre, eu contrefaisant l'écriture de son mari, elle ne coniinettiait point un faux: elle serait parfaitement certaine de remplir les engagements
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pris sous ce nom, qui était le sien d'ailleurs. En dé- finitive, ce n'était là qu'élargir un peu, à son proQt, le sens du mot succession.
Bage dit cela, et beaucoup d'autres choses incom- parablement plus concluantes ; il avait si grand dé- sir d'arriver à ses fins, qu'il se surprit, cette fois, à parler couramment. Mistress Lowter refusait tou- jours. Enfin, en désespoir de cause, le commis pro-
REVUE PITTORESUUE.
nonça le nom d'Anna : — la pauvre mère ne résista plus.
De cette façon, les trois ingrédients qui entrent dans la constitution d'un banquier se trouvaient créés : son corps, ses livres et sa signature. Impos- sible d'imaginer une résurrection plus complète.
Dès le lendemain, en effet, la mystérieuse armoire fut vidée; on affubla le mannequin d'une robe de
chambre, et on l'assit dans une bergère. Comme on ne pouvait le faire "voir au-deliors, on abattit la cloi- son qui séparait le cabinet des b.ireaux, et celte cloison, remplacée par un \itragc à peine diaphane, permit d'apercevoir le prodl perdu de M. Lowtur, qui semblait méditer priifoiiilénu'iil.
Uage avait deviné jusli'. : l'ali^urditi' de la ruse éloigna tout .soupçon. Liirs(|u'(in vint à trouver étrange la retraite indélitiiment prolongée du ban- quier, on ne supposa point sa mort; on le crul fou.
Ce fut pour la maison une première cause de discré- dit.
Une autre, plus désastreuse encore, prit naissance dans les énormes et continuels détournemenls opérés par Thomas Bage. Misirt'ss Lowler fui sévèrement et vile punie de la laililesse qu'elle avait mise à suivre les conseils de cet honnne. Chef suprè ne di! la mai- son, il recevait tout, employait une mis'rable part des recettes aux besoins d'urgence, et s'attribuait le reste, reculant les payements, et détruismtà plaisir
LE BANQUIER DE CIRE.
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le plus puissant crôilit que jamais homme d'argent evit fondé par sa probité réelle ou prétendue. Peter Lowter avait distrait lui-même autrefois de fortes sommes ; mais il s'était toujours arrêté là où com- mençait le danger; Bage, lui, s'était dit: En six mois, je veux être millionnaire; il agissait en con- séquence. Le banquier avait traité sa maison comme on fait d'une forêt : il la grevait de coupes exces- sives, mais réglées; de telle sorte que, les recettes comblant le vide sans cesse, devaient retarder indé- finiment sa ruine. L'ancien premier commis, devenu maître à son tour, et n'ayant rien à ménager, intro- duisit aveuglément la hache dans les lieux réservés, mit bas taillis comme futaies, et fit sauter jusqu'aux souches. Ce fut une véritable et stupide dévastation. L'esprit de Bage, étroit, même dans la conception du mal, avait rêvé un million : peu lui importait, pour le conquérir, de jeter au vent le centuple de cette somme.
Puis, le million conquis, Bage désira un autre mil- lion ; il devint insatiable; il s'attacha comme un po- lype au cœur de la maison mourante, et résolut de ne lâcher prise qu'au dernier jour.
Mistress Lowter put suivre pas à pas cette œuvre de carnage pécuniaire. Outre que l'ancien commis ne prenait point la peine de se cacher, la veuve était forcée de sanctionner par sa signature chacun de ses brigandages. Elle souscrivait les effets, Bage encais- sait leur montant. Si quelquefois, stimulé par la pensée de ses enfants, elle hasardait une timide ré- sistance, l'ancien commis, insolent, impitoyable, lui énumérait complaisamment les peines portées par le code anglais contre les faussaires.
« Ma chère dame, de quoi vous plaignez -vous? disait-il ensuite : vous voyez bien que je vous épar- gne. »
Six mois après la mort du banquier, Bage poussa l'impudence jusqu'à chasser mistress Lowter de son appartement pour s'y établir lui-même. Cet appar- tement, comme ou sait, communiquait avec le ca- binet de Peler Lowter : ceci détermina le choix de Bage. Il voulut veiller par lui-même à la conserva- tion du gage de sou pouvoir usurpé. En outre, il trouva une perverse et misérable joie à entasser le fruit de ses déprédations dans la propre caisse de son ancien maître.
Cette caisse, magnifique comme tout le reste de l'ameublement, avait une serrure à combinaison, ce qui é;ait peu commun à cette époque. Lors de la dis- parition de M. Lowter, on n'avait point retrouvé la clef, non plus que celle de la porte masquée qui lui servait à rentrer chez lui, au retour de ses excur- sions nocturnes. Cetfe dernière porte, désormais inutile, demeura oubliée; mais la caisse fut ouverte, et le mécanicien qui l'avait construite fournit une nouvelle clef. Elle demeura alTectée à l'usage exclusif
3» SÉRIE. — T. lU.
de Bage. Par le fait, la maison Lowter pouvait s'en passer.
Bien que l'ancien commis poursuivît son œuvre sans pitié, il nourrissait depuis longtemps pour miss Lowter un sentiment qui avait toute la fougue de l'amour, sinon ses autres caractères. Cette passion, loin de plaider en faveur des victimes de sa cupi- dité, l'excitait à redoubler de zèle. Il se rendait justice, et, désespérant d'être aimé pour lui-même, il pensait, chaque fois qu'il arrachait à mistress Lowter un lambeau de fortune, détruire une possi- bilité de refus. Quand il eut son million, il aborda la question, et fut péremptoirement repoussé.
« Elles ont trop encore, se dit-il, et je n'ai pas assez. »
Et sa caisse s'encombra d'or et de billets ; la mai- son Lowter se prit à chanceler sous le poids d'un discrédit naissant, Bage renouvela sa demande, et n'eut point un meilleur succès. Il tenait en caisse sa vengeance et sa consolation.
Cependant, comme si la maison n'eût pas porté en soi assez d'éléments de ruine, le bruit se répandit que M. Lowter était fou. Ce fut le coup mortel; un retrait général de fonds força de suspendre les paye- ments. Pour ne rien négliger, on envoya des commis à l'étranger, avec charge de recouvrer des créances oubliées au temps de prospérité : c'était une res- source illusoire.
Bage choisit ce moment suprême pour offrir en- core sa main. Cette fois, il croyait l'emporter de vive force. Nous avons assisté à la scène où mistress Lowter fit justice de ses prétentions. Ce résultat im- prévu le transporta de fureur. Pour un si sanglant outrage, la mendicité ne lui sembla plus une ven- geance suffisante ; il menaça la pauvre femme qui osait défendre contre lui l'avenir de son enfant. Par malheur, si odieuse que fût la menace, Bage était homme à la tenir.
«J'ai trois millions, se disait-il en quittant mistress Lowter, j'ai davantage sans doute. Que Dieu me damne si je permets à personne de dire non à un homme tel que moi ! «
Comme il rentrait dans sa chambre, il crut en- tendre un bruit inusité dans le cabinet de son ancien patron. H se précipita; le cabinet était vide. Mais lorsqu' voulut, suivant son habitude de chaque jour, donner un coup d'œil à sa caisse, il eut beau tourner et retourner la clef dans la serrure, la caisse ne s'ou- vrit point.
« Que veut dire ceci? murmura-t-il en pâlissant. Quelqu'un aurait-il pénétré?... Mais non, c'est im- possible. J'aurai moi-même dérangé la serrure. De- main, il sera temps de s'occuper de cela. »
111. Le lendemain, Thomas Bage avait oublié la ser-
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rure. Toiile la nuit, il avait roulé dans sa tète dts projets de vengeance. En s'évtillant, sa première idée fut de se rendre chez mistress Lowler pour lui faire une dernière sommation.
«Si elle s'obsliue, pensa-t-il, le coronor aura son rôle au dénoûment de la couiédie. Une fois la chère dame en prison, nous verrons si sa fille se fera prier pour devenir mistress Bage. »
Avant de sortir, il jeta un coup d'œil dans le ca- binet de M. Lowter. Le mannequin était là, terrible témoignage contre la veuve, si Rage en vernit à la dernière extrémité. Il ferma la porte à double tour, pour s'assurer de cette pièce importante, et monta l'escalier.
Presque au même instant, la boiserie du cabinet craqua légèrement : la porte masquée cria sur ses gonds hors d'usage, et deux hommes entrèient.
Cl C'est à peine si j'en crois mes pauvres yeux, dit l'un d'eux d'une voix basse et tremblante ; se peut-il que votre honneur soit ressuscité! »
M. Lowter, — c'éiait lui-même, — mit un doigt sur sa bouche, et le vieux Toby dut faire trêve aux pro- lixes manifestations de son étonuement. Après s'èlre assuré que !a chambre de Bage était vide, le ban- quier revint vers Toby.
«Je comprends ceci, dit-il en montrant le man- nequin : explique-moi le reste. »
Toby savait, à peu de chose près, tout ce qui se passait dans la maison. Il raconta les manœuvres de Bage et leur déplorable résultat. Le banquier ne put retenir une exclamaiiun de rage en apprenant la sus- pension de Sis payements.
u H y a ici de ((uoi les reprendre! » dit Toby en IVappaiit sur la caisse.
Lowter secoua la tète.
«Trois millions, dit-il. Suns la confiance, que sont Iruis millions pour la maison Lowter? »
Il tira de sa pociie une clef et voulut ouvrir la caisse. La clef de Bngc, tordue et brisée, était restée dans la serrure. Un iinperceplible sourire déi i,la le front du banquier.
« Le drôle est venu, niuruiur.i-t-il; j"ai bien fait de prendre mes précaulioiis. »
Puis s' adressant au vieiUaid, il ajuula :
«Ce B.ige est un audaci'.'ux toipiiu; il sera puni... Par qui faisait-il iniiier ma >igna(ui'e?»
Toby prononça bien bas le nom de uiisiress Low- ler. iji la pliy^iimoinie du banquier n'eût été une .sorte de masque imiiKihilc et niucl, en eut iuslant elle aurait à coup sûr c.xprinu' le plus vifdésqipoin- tenienl. Après quelques secondes de Mlence, il lit signe à Toby de sorlir.
Celait la seconde visite (jue Peter Lowler faisait à !>on ancienne reirailc. Lors de sa fuite, il avait conservé, par hasard et sans di"Si'in piéniédilé, la ckf de la porte ni<is(|uéu el cello de sa caisse. La
veille, il était arrivé à Londres, et, b peine de:xendu de voiture il s'élait inlroduil dans son cabinet. Sur la routi^ de Douvres à Londres, il avait pu se con- vaincre, par les convf rfalions des voyageurs, que Stevenson ne l'avait point trompé : le créilii de la maison était ébranlé, lui-même passait pour fou. Néanmoins, il prit espérance en Iroiivant la caisse pleine. A tout événement, il changea la combinai- son de la serrure, ce qui empêclia Bage de pouvoir ouvrir.
Dans cette silualion critique, l'esprit du banquier s'était brusquement réveillé en lui; il avait résolu de soutenir, si ruiné qu'il fût, l'édilioe de son cré- dit. Ce sentiment lui rendit son ancienne énergie. L'homme du spleen et du suicide disparut tout k coup pour faire place au hardi spéculateur, dont l'audace habilement calculée avait autrefois domplé la fortune.
Mais le récit de Toby dut changer son espoir en découragement. Il ne s'agisait plus d'étayer un cré- dit chancelant; c'était une maison tombée qu'il fallait relever; plus cette maison avait été puissante, plus sa chute était loin de, plus sa résurrection impossi- ble. Lowttr, seul dans son cabinet, se pronenaità grands pas; la sueur découlait de son front; pour la première fois, la teirib'e agitition de son âme mettait du feu dans son sang et f.iisait élinceler son regard.
« Et le faussaire n'est pas Thomas Bage! disait-il. La vengeance môme, tout m'échappe à la fois; le misérable est à l'abri des lois humaines. »
Un bruit soudain se fit dans la chambre voisine. Le banquier saisit ses pistolets et s'élança vers la porte. En ce moment d'exaltation, seul avec Bage, il n'tùt reculé devant aucune extrémité. Il levait le pied pour briser la clôture, lorsque la voix de mis- tress Lowter se lit entendre.
« Pitié! disait- elle, suppliante; au nom de Dieu, je vous demande pitié !
— Moi, reprenait Bage avec un calme méprisant, je vous dt mande la main de miss Anna. »
Peter Lowter colla son oreille à la serrure; l'<n'er- vesceiiCB était passée ; son lleginaticpie visage avait repris son inmiobililé.
« Ecoule/,, ma hoiiiie dame, disait encore Bage. La (piestion est simple; mon dessein est irrévoca- blement fixé. Faites ce ((ue je vous demande, sinon je vous dénonce;"! l'instant même comme faussaire. Or, Dieu merci, j'ai là une preuve ipie lu magistral nu pourra récuser.
— Le niauiii'qniii ! i>murmura Lowler, dont le front .s'éclaircit tout i coup.
Mistress Lowter s'attachait à liage, el disait avec larinus :
u .le ne puis... Oh ! eiitende/.-m(ii, l'homas, je ne puis. Fortune, crédit, (piaiid il .s'est agi seulement
de ces clioses, je vous ai laissé faire; mais, mon Anna, ma pauvre enfant! sacrifier son bonheur!... je ne puis.
— Alors, veuillez lâcher mes vêtements, ma chère dame; je vaijme rendre de ce pas chez le magis- trat.»
Le bruit cessa, B'ge élail parti. Peter Lowter se releva ; il avait peine à contenir sa joie.
« Décid-ment, dit-il, je ne suis malheureux qu'au jeu. »
Le vieu-x Toby, toujours aux aguets, se trouva là pour secourir mi-^tress Lowler, qui succombait à son épouvante. Quand il l'eut reportée dans son appar- tement, il voulut rejoindre le banquier. La porte secrète était fermée en dedans. Désespéré, Toby re- gagna piécipitamment la chambre de Bage. A tra- vers la serrure, il put s'assurer que le cabinet était vide ; le mannequin seul était à sa place.
« Dieu ait pitié de nous! murmura le vieux servi- teur. Le seul homme qui pût nous venir en aide nous abandonne ! »
Mistress Lowler, à l'aide de Toby, avait remonté les marchés de l'escalier. Elle était chez elle, entou- rée de ses jeunes enfants, d'Anna et de Stevenson, qui venait d'arriver. La pauvre femme, suffoquée par ses pburs, ne pouvait prononcer une parole. Anna ignorait tout, elle n'osait interroger sa mère. Pour Stevenson, il essaya de gauches, mais franches consolations; et, comprenant vaguement que Bage était la cause de celte douleur, il offrait de le tuer en duel ou de toute autre façon qui agréerait à mistress Lowler. Le vieux Toby contemplait tristement celte scène, et répétait à part lui sans se lasser :
« Dieu ait pitié de nous !... Si seulement son hon- neur avait voulu... »
Ce fut, dans Oxford- Street, un étrange scandale, lorsqu'on vit un ofticier de la couronne franchir le seuil de la maison Lowler. En Angleterre, où les sympathies commerciales sont développées outre mesure, la chute d'une grande maison est toujours vivement ressentie; mais si cette chute est accompa - gnéedc syniptômts violents, l'émoi dcvi-nt général : nu s'ameute au-devant du seuil ; on s'attend pres- que à voir sortir, cloué dans une bière, comme un mort de la veille, le cadavre de cet être fantastique, mais respectable, le crédit.
Ici le dénoùment prenait une tournure dramati- que. La maison déclinait depuis longtemps; mais son chef, pour être fou, n'en restait pas moins un honnête homme aux yeux du public. Que venaient faire ces néfa'-les visages de magistrats et de consla- bles? N'eùt-il pas mieux valu l.dsser le moribond ex- haler en paix son dernier souffle?
Telles étaient les charitables pensées d'une cen- taine de badauds du toutes les classes attroupés de-
LE BANQUIER DE CIRE. 23
vaut la porte extérieure. Pendant ce!a, Bage avait introduit les gens de la justice; il atteignit le pre- mier étage, et lit sortir les employés, qui s'empres- sèrent de grossir la foule au dehors.
« Monsieur, votre accusation est grave, dit le ma- gistrat; je vous laisse le temps de la réflexion : per- sistez-vous à la soutenir? »
Au litu de répoudre, Bage essaya d'ouvrir la porte du cabinet qui donnait sur les bureaux. La trouvant fermée, il brisa une vitre et souleva le rideau.
« Voyez ! » dil-il.
Le mannequin apparut. Le magistrait et les con- stables connaissaient personnellement Peter Lowler; la copie était si merveilleusement exacte qu'ils de- meurèrent indécis. Il fallut l'immobilité du bloc de cire pour les convaincre que le banquier lui-même n'était point devant leurs yeux.
« Voyez ! répéta Bage. Depuis un an, voilà ce que recouvre li signature de la maison Lowter. Ce stra- tagème coupable, inventé par la veuve...
— L'apparence est en effet contre elle, interrom- pit l'officier de la couronne; mais la justice veut l'é- vidence. Faites que nous puissions entrer. »
Le vieux Toby n'avait pu modérer son inquiète curiosité; il était descendu à pas de loup. Bage aperçut sa tête chauve à la porte des bureaux.
« Une hache! » dil-il.
Toby obéit à contre-cœur. Bage se saisit de la hache ; un des supports de la cloison tomba. L'offi- cier de la couronne enlra aussitôt par cette brèche, suivi de Bage et des coustabies. Toby s'appuya, dé- fadlant, contre la muraille , nue larme vint k sa pau- pière.
« Si seulement son honneur avait voulu!... mur- muraiî-il d'une voix désolé:".
— Et maintenant, dit Bage, la justice est-elle sa- litfjile? Ce témoignage laisse-l-il après soi quelque doute? »
Pour donner plus de force à ses paroles, il frappa un coup violent sur l'épaule du mannequin, qui se diessa lentement sur ses pieds.
Bage bandit en arrière et vint tomber, demi-mort de frayeur, auprès du vieux Toby.
« Longue vie à sou honneur! s'écria celui-ci avec enthousiasme.
— Que me voulez-vous? » demanda froidement Peter Liiwler au magistral ébahi.
Ce dernier, dans son trouble, se tourna vers les conslables : les constables se tournèrent les uns vers les autres. Tous les quatre tou.ssèrent en chœur.
« Me ferez-vous la grâce de me dire qui vous amène? répéta le batiquier.
— Mon tlicr monsieur... commença le magistrat avec embarras.
— J'ai nom Lowler, et n'aime point la familiarité, interrompit celui-ci.
REVUE PITTORESQUE.
— M. Lowter donc, c'est la requête de cet hom- me...
— Cet homme est un scélérat ou un fou. Je m'en doutais ; ses paroles viennent de m'en donner la cer- titude... Est-ce tout?
— C'est tout. »
L'ofticier de la couronne salua profondément et fit mine de se retirer. Bage, pétrifié, était incapable de prononcer un mot. Toby exhalait sa joie en un rire ironique : le banquier réfléchissait. La scène qu'il venait de jouer n'était point une puérile comé- die ; en se mettant à la place du mannequin , il avait agi d'après un plan rapidement, mais ingénieuse- ment combiné. Les circonstances aidant, il allait, en quelques minutes, relever son crédit abattu et met- tre à néant le désastreux résultat d'une année d'ab- sence.
« Monsieur, dit-il à l'officier de la couronne qui sortait, veuillez m'entendre à mon tour.
On n'entre pas,))Crièrenlà ce moment plusieurs
vcix dans la rue.
Peter Lowter ouvrit la fenêtre et vit ses domesti- ques occupés à contenir la foule sans cesse crois- sante des curieux.
« Laissez entrer tout le monde!» dit-il en se pen- chant au dehors.
La foule se précipita aussitôt dans l'escalier.
« Vous ne pouvez penser, reprit Lowter en s'a- dressant au magistrat, que, sans dessein, je vous aie laissé violer mon domicile et prendre d'assaut ma retraite. En venant, vous m'avez fait plaisir, monsieur; j'avais besoin de votre présence. »
Les bureaux se remplissaient peu à peu ; quel- ques têtes dépassaient la brèche, attentives, avides de voir et d'écouter.
« J'avais besoin de la présence de tous, continua le banquier en élevant la voix. Plus grand sera le scandale, plus il me sera profitable. Un homme , un ingrat que j'ai longtemps comblé de mes bienfaits... Je parle de vous, Thomas Bage... un scélérat avait médité la ruine de ma maison. J'ai vu avec douleur diminuer une confiance acquise par quinze années de probité; je m'étonnais, ignorant que j'avais sous mon toit un ennemi actif, acharné , infatigable. Il m'a fait passer pour fou, puis... En vérité, ce der- nier acte désarme ma colère, tant il prouve claire- ment la démence la plus complète... il m'a fait pas- ser pour mort ! Qu'espérait-il de ce grossier men-
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(Tout fil parlant, il s'élail avancé vers la caissi", qu'il onviil ; l'assmiblèo resta coninu' dilciuie
à la viiu (lu :^i>ii cuuli'MU.)
songe? Je ne sais, cl, pour mi pari, je vois là un in- | le magistral, loni en vous le livra il, j'appelle sur dice d'incurable folie... A cause de cela, monsieur | lui les miséricordes de la loi. »
LE BANQUIER DE CIRE.
25
L'auditoire était considérablement grossi. Chaque visage exprima l'admiration la plus prononcée pour celte généreuse mansuétude.
« Voilà une parole qui vous fait lionneur, mon- sieur, dit le magistrat.
— J'accepte ce témoignage, reprit Lowter avec dignité ; je crois le mériter, monsieur, car je n'ai pas tout dit encore. La calomnie n'eût point suffi à renverser l'édifice de mon crédit; cet homme a em- ployé la fraude. Il a osé, à mon insu, retarder, sus- pendre les payements, lorsque ma caisse était pleine, il a osé!... »
Un murmure d'indignation interrompit le ban- quier. Impatient de frapper le coup décisif, il feignit de se méprendre et de voir là une marque d'incré- dulité.
tt Vous ne me croyez pas ! dit-il d'une voix pleine d'amertume. De la calomnie, je le vois, il reste tou- jours quelque chose, et cet homme n'a pas travaillé on vain... »
Tout en parlant, il s'était avancé vers la caisse, qu'il ouvrit. L'assemblée resta comme éblouie à la vue de son contenu.
« C'est à moi ! c'est mon bien ! » s'écria Bage, re- trouvant quelque force dans son désespoir.
Il voulut parler, mais la rumeur générale lui im- po?a rudement silence.
Une expression de commisération profonde vint à la physionomie de Lowter.
« A lui ! murmura-t-il de façon à être entendu. Sa folie ne peut plus être mise en doute ! Si le malheu- reux disait vrai, ce serait contre lui une foudroyante accusation : comment les économies d'un simple em- ployé pourraient-elles atteindre le chiffre de 150,000 livres sterling?
— Trois millions ! exclama l'officier de la cou- ronne.
— Trois millions! répétèrent les constables et la foule.
— La caisse ne contient pas beaucoup davantage, dit Lowter avec modestie; mais c'est le courant; en vingt-quatre heures je puis tripler cette somme ; en huit jours, je puis... »
Une acclamation enthousiaste , universelle , lui coupa la parole ; le magistrat lui-même se surprit à crier bravo. Les conslables furent obligés de proté- ger Bage, que la foule proposait d'étrangler, séance tenante.
Nous dirons tout de suite que Bage, traduit de- vant le jury, essaya de soutenir sa cause. Il |iarla de faux, de suicide, de maisons de jeu. Le banquier Lowter dans une maison de jeu ! on n'eut garde de le croire. Il parla aussi du manne(piin de cire. Celle idée parut à tout le monde prodigieusement bouf- fonne, — et Bage fut enfermé dans une maison de fous.
Londres entier sut l'histoire. Les journaux la ra- contèrent avec des variantes plus ou moins heureu- ses, sous la rubrique qui fait le titre de ce véridique récit. A la Bourse, ce fut un sujet inépuisable de con- versalions. Le crédit de la maison regagna et fran- chit de beaucoup ses anciennes limites. Il n'y eut pas jusqu'à celte retraite sévère à laquelle s'était con- damné le banquier qui ne vînt ajouter à sa popula- rité dans cette ville. Non-seulement Peter Lowter était désormais pour tous un homme fabuleusement riche, il était aussi un cxcentric mon, ce qui est avantageux plus que nous ne saurions dire.
Robert demanda et obtint la main de miss Anna. Les débats du procès de Bage lui démontrèrent jus- qu'à l'évidence que le diable en personne s'était joué de lui à Paris. De peur de raillerie, il tut soigneu- sement son aventure.
Peler Lowter était le plus heureux des hommes. La vue de sa famille, qu'il avait sauvée d'un affreux malheur, était pour lui la source de yives et pures jouissances ; il mena pendant un mois la vie d'un patriarche.
Le trente et unième jour, en s'éveillant, il vit un magnifique rideau de brouillard suspendu deri ière sa croisée. Il bâilla longuement et se leva. Tout, dans sa maison, lui sembla insipide et fastidieux : le vieux Toby parlait trop, mistress Lowter pas assez; Anna devenait pédante; Stevenson seul gardait son esprit de la veille, c'était dommage. Tant que dura la jour- née, le banquier bâilla assidûment; le soir, il se coucha de bonne heure et s'endormit en bâillant; il rêva qu'il baillait.
Ce que voyant, il reconnut le spleen, et prit son parti en gentleman. Le lendemain, mistress Lowter reçut, par les mains de Toby, une seconde édition du billet mortuaire que nous avons transcrit plus haut.
Huit jours après, les échos de l'hôtel Meurice fu- rent éveillés par une double détonation. Dans la chambre que nous connaissons, on trouva Peter Low- ter étendu sur le plancher. Piès de lui était une table supportant les restes d'un copieux déjeuner et un paquet de cure-dents. — Il faisait du brouil- lard.
Misires Lowter ne se désespéra point trop à la lecture de la lettre ci-dessus, le vieux Toby chgna de l'œil et dit :
<( Il reviendra. »
En attendant, miss Anna Stevenson a pris du corps, elle possède six enfants, dont l'ainée, blanche et blonde fille, est nubile. La maison P. Lowter, R. Stevenson et compagnie prospère, et n'a point sa pareille dans l'univers entier.
^X%'±ji^y Paul Féval.
SSKi-^'^^^''
QUINZE JOURS DE ROYAUTÉ.
Il va (I('ii\ iiniiiiTOS di^ ronsiiiérèrriiisloirc pour «m rtiiiiaiicier. D'ilioid, les évoncmerils (i:iiis loiile leur poricp, avee leurs antécédenls cl leurs graves cunséquences. C'est une éiuile qui ileniande inie seieiicc prolmuli; cl pres(|uc du niMiie. Il faut •éiro W.dlrr Senti, Cli .Icauliiiaiul (ui livrdu pour li.ibiller riiUtoire des parures de son iinat;iiiali(iu, et conserver à cette muse sévère toute sa majes- tueuse Ijeaulii. Ce serait donc bien do la hardiesse à une pauvre femme dont les vues et le l.denl sont si loin de la liauieur nécessaire, (pie d'accep- ter une tache aussi dldiiile. Il reste lieureusemeiil 1111 vaste domaine dans le ciTiir, et il est pciiuis de i"' ssayer au uiilieu des faits historiques, pour y pni- si:r plus d'intérêt encore.
I.e récit qui va suivre se rapporte à une des l'po- qnes les pliisremaniiialiles ilii sièile de j.oni^ XIV; je n'ai pas la pretciilioii d'enlrepreiidre au-ilesMis <le mes forces; c'est pliiliV le di-veloppement dis pensées que celui des aciions qu'on lira dans celle nouvelle. Je ne dirai rien que de vrai, si je ne dis pas «oui ce qui e>.i vrai, et l'on nie panlonnera mon insodi^anceen f.iveur de ma lionne Miloiile.
l'ai une Koirce du mois de juillet l(j!)7, un peu avant le souper, Louis XIV était assis près de ma-
dame de Mainlenoii, dans rap|>artenienl de la favo- rite. Le roi par.iissail soucieux cl la marquise jouait rirullflèrence, mais il élail visilile que tous les deux prenaient une vive part à la conversation.
— J'accepterai |ioiir lui, niailame: les princes du sang me sauront gré de celle (lelereiice. Je ne vois pas Irop le moyen d'ailleurs d'agir aiiiieinenl sans injustice, cl avant toutes choses je ne veux pas être injuste.
— Mais ne craignez-vous pas, sire, de l'aire naîlre aiilour de vous de grandes pretenli.ins ? N(! ciaigney-voiis pas que tous les nieiuhics de vo- tic famille ne voient avec envie l'clevuliun d'un cadet?
— Le trône de Pologne n'est pas une positiou au-di'ssiis d'un cadet de l.i maison dit l'iance, ina- d.inie.
— J'en deiiieuie d'aeconl. sire; eepeinlaiit M. d(! T'onlchirtrain me disait timl à riieiire <|ne lelle élection serait liicn traversée, qu'iine giandi- partie (les voix serait contre nous, et que ^i Vntre Majcsié s'emhaïqnait dans cetic alfaire, elle puiiir.iil piiil- étrc iere\oit un échec.
— Mon Dieu! mad.ime, je sais miriix que l'oiit- cli.iilraiii oii en sont les choses, cl si je consens à
QUINZE JOURS
laisser parlirlc piinre de Cnnli, ce ne sein (|ii":ipiès avilir pesé loiiles ks ((iiiscipremes ilc relie dcniar- the ; je suis rcelleinent irès-eiiibarrassé.
— Ce (|iie j'en dis nti r.ii csl simplenient pour m.1 propre Irampiillilé. On ne coiin;iil pas l'avenir; peiil-élre les graniles (pialiié> de .M. ilu Conii l'iiii- porleionl (Iles sur les picleiiliuiis des Polonais: peul-éire l'cleelcurde Saxe seral-il reponsse. Je veux le croire; dans tous les cas, Vol^e .M.ije>l(; >e rappellera mes observaiioiis, eim'en saura gré, je l'espère.
— J'en sens lonie la portée, ma chère marquise, et j'y sotigerai. M. du M.iiiie esl-il venu chez vous aujourd'hui? Je serais bien aise de le consniler à cet égard. Qiiaril h inoiibeigueiir, il aime Irop son consul (le Conii ponr ne pas apptouser sou éléva- tion. Il est vrai cepi nd.inl qu il peidia eu lui un ami d'enfance, et c'est beaucoup pour un Pui.
— Uru' clinse à lai]iielle nous ne pensons pas, sire, c'est à la iiiaiiiere dont le prince lui-iiicme prendra sa nuniÎMalion. Il ne l'a point sollici- tée, il ignore encore l'iionneur (pie les Pidoiu.i^ veulent lui (aire ; sa po.>ilion actuelle lui cmi- vienl sans doule, cl pcui-clre aiiueia-i-il mieux être le cadet de la maison de France ([lie de inontei sur le iroiie des Jagellous? Qui sait? »
Le roi et la iiianpiise se regardèn ni en souriant à moilié. Leur pliysiomunie oUrait un mélange diio- nie et de incconlenieinenL
« Madame, le prince de Conii acceptera sur-le- champ sans se faire prier. Ce n'est point un ét.iblis- sement pour ses enlants, mais c'est un piécédent qu'une couronne. .M. le prince serait ravi de joie, et M. le due...
— ^■(■^t-il pas tout naturel qu'un bean-père et un beaii-fière se lejouissenl en pareille circon- stance ?
— Je n'ai pas même pensé à vous parler d'eux, interrompit le loi, d'un Ion (pii interdisait liiuie n'pli(|i;e. .Mais voilà l'beure où les princes ardscnt chez moi. Je vais les recevoir, madame. J'ai bien réfléchi sur ce qnc nous venons de dire. Je vous re- mercie de vos conseils. »
La familU- de Louis XIV, celte famille qui dev.iit dispaiailre en si peu de tein|is pour nej.iisser de- lioul sur tomes ces tombes qu'un \ieill.iril débile cl un laib e enlant, était alors nombreuse et si pros- père, (pj'il n'existait pas en Europe de maison i ovale à lui coiiip rer.
D'abord, Monsieur, frère du roi, veuf de la rliar- manle llenrlelte d'Angleterre, et alors im.rié à Charlotte, palaiine de iJavière, dont le caractère étrange e=t si bien dépeint par les historiens de répoi|ue.
Puis, monseigneur, lils de Louis XIV et dauphin
DE R0Y.4UTÉ.
27.
de France, avec ses trois fils les ducs de BourgognCi d'Anjou et de Berri.
En iroi-ième ligne, .M. le duc de Chartres, (ils de M. le due d'Orléans, qui fut depuis régent de France. Il avait épousé Mademoiselle de Blois, se- conde fille du roi et de m.idame de Moiitespan.
La douairière de Conli. lille de Louis XIV et de madame de Lavallière, éiait une ravissante prin- cesse. Son mari mourut après quelques années de mariage. Son fière, le comte de la Rocbc-siir-Yon, devint alors piiiiee de Conti, et c'est lui qu'on por- tait alors au liône de Pologne. Il avait pour femme sa cousine, Mlle de Hem bon, petite -lille du grand Condé, dont il était le neven favori et l'élève. .M. le duc (1(? Roiiibon avait épousé Mademoiselle de Nan- les, fil'e aînée du roi et de madame de Monicspan, dont l'esprit et la beauté sont si généralement connus.
Le due. (lu Maine, ce fils chéii de Louis \IV, celui qu'il aima et plaf'a an- dessus de tons, avait obtenu avec beaucoup de peine la main de la se- ( on le S(enr de M. le duc de Bourbon et de madame la priiiresse de C(jini. Celle hante lortnne de bà- tard>. leurs alliances forcées avec la famille rovale, avait fait inui murer tout le monde. Lo roi le savait, il sentait la justesse de ces plaintes; mais son af- fection pour ses enfants naturels était si forte, qu'il la soutint envers ( l conlre tous. M. le duc du Mai- ne, élevé par madame de Maintenon, objet de sa lemlresse spéciale, était d'un caractère peu hrmo- rable. Il passait pour un hypocrite et pour un pol- iron, ce que les Français de tontes les époques ont eu lant àf peine à pardonner. Dans la guerre de Flandre, il se lit remarquer par sa prudence; le roi le sut de la Vietme, son baigneur, qui ne se gênait |iiiinl pour lui dire la véiilé, et ce l'u(, dit Saint- Simon, la seule occasion dans laquelle ce roi, tou- jours si maître de lui, oublia sa digiiilé. Ne sachant sur qui se venger du chagrin qu'il ressentait, il cassa sa canne sur le dos d'un valel, du Sirveav, lequel venait de voler un biscuit.
Le contraste frappant qui existait entre cet en- fant bien- aimé et M. le prince de Conti, d'une bra- voure si reconnue etsi éprouvée, le bb ssait plus que lonlcs elioses. Il ne pouvait lui pardonner sa nidde renommée et l'amour (pie les troupes et le public lui portaient. Il ne lui accorda jamais aucune giàee, lui refusa toujours le commandement d'une armée, qu'il dtisirail passionnément lors(iu'il fut questiott du royaume de Pologne.
(( On \il un mouvement bien différent dans cette (( grande affaire. Le roi, ravi de se voir si glorieii- ( sèment délivré d'un prince à qui il n'avait jamais « pardonné le voyage en Hongrie, beaucoup moins (( l'éclat de son niéiiic et ra|ipl.iudissemenl général « que jusque dans sa cour et sous ses yeux il n'avait
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« pu éniousser par rempressenienl même de lui « plaire ei la terreur de salliierson indigna lion, ne a pouvait cacher sa joie el son enipressenienl de le a voireloigné pour toujours. On dislijiguail aisément « ce senlinicnt parliculier de celui du faible avanla- « ged'avoir un prince de son sang ii la Icie d'une na- « lion qui.ligurait peu parmi les autres du nord et « qui laissait encore moins figurer son roi. Tous vou- « laient le prince de Conti à la tête de nos armées. « Cet événement ôlail au roi l'imporlunilediin droit « et d'un jugement si universel, ;i son lils bien-aiiné « un si làclicux contraste, et le délivrait du seul de « sa maison dont la pureté du sang ne fut point 0 lléirie par ce mélange de bâtardise, et qui, en « même temps, était l'unique, dont l'entière nudité a e.xcitait le mnrmure, pour n'en rien dire déplus, « contre les immenses établissements de ceu.v qui « étaient mis dans l'obscuriié légale et de ceux cn- « core qui, étant du sang des rois, n'étaient re- « vêtus qu'à titre de leurs mariages avec des eii- « fanls nalnrels.
« Madame la princesse de Conli, qui sentait le « poids qui accablait un mari qu'elle aimait, et « dont elle partageait la l'uriune, parut transportée « de joie de se voir sur le point de régner. M. le « prince, plus sensible encore à la gloire d'une cou- « ronne pour un gendre qu'il estimait, et qu'il ne « pouvait s'enipécber d'aimer, cachait sous cetie « couverture la joie du repos de sa famille, el M. « le duc nageait entre la rage de la jalousie d'un « mérite si supérieur et récompensé comme tel par « im choix si llatleiir, et la satisfaction de se voir ;> « l'abri du sentiment journalier du peintre de ce <i mérite. Monscignenr fui un peu louclu:, mais au « bout, aise de la joie d'autrui; son apathie n'en fut (1 point émue. M. du .Maine, transporté au fond de <i l'ami' d'une délivrance si grande et si peu cs- « pérée, prit le visage et la contenance qu'il voulut « (!t qu'il jugea les plus convenables, et le public « demeura partagé entre la douleur de la perte de « ses délices el la joie de les voir couronnées. Mou- « sieur et monsieur son lils furent assez aises. « .Madame de Mainlenon triomphait en ses réduits, « et li's années, n'espérant plus le revoir à leur tè- « te, s'allllgèrent moins (pi'il ft'it tout à fait perdu « pour elles qu'elles ne prirent part au royal éla- u blisscmcnt oii il était appelé. »
Voilà riffet que produisit celte nouvelle lors- qu'elle lut connu(\ et je n'ai pu m'ein|iiTb(M' de citer texlnelli-menl .Saint -.Simon. Il e\|)rinie bien mieux et plus certainement que je ne pourrais le faire rallilude de chacun dans cette grande circon- stance. (Celait alors une adaire tonte nationale. l/imlilTerenie, (pii gagni- de pins en plus toute> les classi'8 (le la societi!, et (pii devient dr' l'eguiMne, ne nous permet pus de concevoir aujourd'hui l'in-
térêt que l'on portail autrefois aux princes de la maison de Bourbon. Celait la famille de toul le monde. Hélas! à présent, il n'y a plus de fa- mille!
Le Soir du même jour où le roi avait causé avec mad.ime de Mainlenon sur les all'aires de Pologne, madame la ducliessede Bourbon venait de s'asseoir dans son appartement, préoccupée de l'accuei' embarrassé qu'elle avait reçu de son père et des plaisanteries ironicpies de la favorite. Elle n'avait pas encore pris le temps de quitter son habit de cour, lorsque M. le duc de Bourbon se présenta. Son air était soucieux, son abord farouche, pour ainsi dire; il toucha légèrement le bord de son cha- peau, qu'il n'ôta point, car il êiail nalurellemenl grossier, et s'approc liant de sa femme, il lui de- manda si elle pouvait lui donner un quart d'heure d'entretien.
— Bien volontiers, monsieur ; que me voulez- vous?
— Une chose toute simple : vous prévenir, ma- dame, que je n'enlends pas supporter plus long- temps voire conduite, et que si vous continuez ainsi, je m'en plaindrai au toi.
— Que signihe cet emportement, monsieur'.' Que voulez vous dire sur ma conduite? Quel scandale ai-je lait? A-l-on surpris ma correspondance avec un mousipictaire, comme ma sœur de Conti? Ai-je donné un cbariv.iri à .Miuisienr, comme ma sœur de Cliartres ? Vais-je la nuit faire la débauche ei éveiller les bourgeois, comme vous, monsieur? Qu'avez-vonsdonc ;i me reprocher?
— Eh ! madame, je sais bien que toute votre race de bàl.irds se traîne dans la boue d'où elle son; je sais bien que je me suis déshonoré à j.imais en acceptant celte alliance; je le sais bien, on me le répète assez souvent...
— Oii cela, monsieur... dans les cab.irets?
— Prenez garde, mad.ime, ne m'iiisiLltez pas. Vous me pousserez à bout, et vous savez que je suis peu maître de moi.
— Je sais, monsieur, que le petit-lils du graïul Condt', s'il trappe ses laquais, ne s'avilira pas jus- qu'il battre une femine; je suis trainpiille. Encore une fois, (pie me reprochez-vous?
— La préférence coupable (pie vous allichcz, l'oubli de vos devoiis, que vous poussez envers moi jusqu'il l'insolence. Je vous reproeliK enfin ce que personne n'ignore... Vous me compicnez, ma- dame?
— El quand il serait vrai ipic j'aurais l'ail un choix, qu'auriez-vousi) me dire, monsieur? Jamais :i débatlre avec ma e(mscience la faute que je eoin- niettrais envers Dieu cl ses préceptes; mais avec \()iis? je ne vous suis i ien. \ oiis n'avez jamais fait que mon m.ilheur; vous m'avez traitée avec le der-
QUINZE JOURS
nier tDcpri<:, vous m'avez abreuvée d'ouiragcs. Pen- sez-vous que j'aie ignoré ce qui s'esl passé ici, presque sous mes yeux ? A la face de toulc la cour el devani le roi, n'avez-vous pas enlreienu des rela- tions avec deux misérables filles, dans ma maison? J'ai ilélonrné le courroux de mon père, par res- pccl pour moi-même. Vous parliez tout à l'heure avec tant de dédain d'une race de bâtards; ne voulez- vous par marquer la noble maison de Condé de celle tache? Ne voulez-vous pas les adopter, les légitimer, sans donle? Mais prencz-y garde aussi, puisque vous me forcez à le dire, je puis faire des princes du sang sans vous, et vous ne pou- vez en faire sans moi. J'ai garde le silence jusqu'à présent, j'ai fermé les yeux sur tout cela, parce qu'il était indigne de moi de regarder quelque chose de si bas. Mais puisque vous m'accusez, je m'ex- cuse: je vous parle des tons que vous avez, puis- que vous m'en cherchez d'imaginaires. Si cela ne vous suint point, plaignez-vousauroi. Je n'aurai pas, moi, besoin de me plaindre ; il sait tout, et ma jus- tilication ne sera pas difficile à faire.
.M. le duc se promenait dans la chambre en écoutant ces paroles; il pâlissait et rougissait à ch;ique instant; on voyait qu'il se faisait une hor- rible violence pour ne pas éclater, .\insi que tous les princes unis aux enfants naturels de Louis XIV, il craignait sa feuinie ; il savait quel pouvoir ils avaient Ions sur l'esprit de leur père, et l'autorité du roi était si absolue et si redoutée (jne nul n'eût osé la braver en face. La princesse attendait la ré- ponse de M. le duc; elfe dissimulait sa fraveiir sous une hardiesse empruntée, car elle aussi elle connaissait son caractère, sa méchanceté sournoise et la rage hypocrite qu'il nourrissait contre tous ceirx qui lui portaient ombrage. Après un moment de silence elle se leva.
— Vous n'avez s.ins doute plus rien à me. dire, nioiisieur? Permettez alors que je me retire. Jesuis ti èsfatiguée, le cercle a duré longtemps cliiz le roi, et il est lard.
Et lui faisant une grande révérence, elle rentra dans ses cabinets.
X minuit précis, une femme sortait du palais de Versailles, enveloppée d'un co(|ucluclH)n et suivie seulement d'un laquais en livrée ventre de biche et rouge. Ce dernier dit un mot à l'oreille du fac- tionnaire placé sur la terrasse et il les laissa passer sans dilliculié. La nuit était noire, un orage se préparait el quelques éclairs sillonnaient l'boi i- zon.
— Il n'est pas prudent de se promener si tard , disait le latinais à la dame qu'il accom|iagnait, el si madame vendait m'en croire, elle n'attendrait pas l'orage.
— Taisez-vous, chevalier, on pourrait vous rc-
DE ROYAUTE.
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connaître, nous sommes encore trop près du châ- teau.
— .Mais, madame, en vérité, ce n'est pas prudent , d'après ce que M. le duc vient de dire à Votre .\ltesse sérénissime...
— Je veux le voir, vous dis-je ; peu m'importe ce qui arrivera. Je sais q\ie cet orage qui gronde là- bas au-dessus de la forêt n'est pas le plus redou- table pour moi, et qu'il s'en élève im là, dit-elle en montrant la fenêtre de madame de .Maintenou, qui nie causera bien plus de mal peut-être. J'ai vu cela ce soir dans leurs regards. Mais je veux le voir, j'en ai besoin, il est mon bonheur et ma vie. Voici la clef, ouvrez la grille du bosquet d'.Vpollon, il m'y attend sans doute; restez en dehors et pré- venez-moi au moindre bruit.
Madame la duchesse entra dans le bosquet, un homme vint au-devant d'elle. A la lueur d'un éclair on vit briller sur sa poitrine le collier de l'ordre et à son côté la garde d'une épée enrichie de dia- mants.
Monseigneur el M. le prince de Conti chassaient dans la forêt île Mendon, quelques jours après les événcmenis qu'on vient de lire. M. le dauphin pa- raissait très-gai et raillait le prince sur sa mauvaise humeur, qui éclatait malgré lui dans toutes ses pa- roles.
— Qn'avrz-vous donc, mon cousin? vous êtes d'une distraction sans pareille. Si cela continue, vous tirerez sur nos chiens en les pienant pour des cerfs. Vous m'écoutez à peine, el vous ne me répondez pas du tout.
— Je vous demande pardon, monseigneur; je suis un peu .souffrant aujourd'hui. J'en ignore la raison, c'est de la folie; mais je crois aux pres- senliments, et depuis ce malin je ne puis me rendre coinple de ma tristesse.
— Avez-vous donc eu quelque nouvelle disgrâce? .\uriez-voiis par hasard rencontré M. du Maine ou son impérieuse durliesse? Le roi vous a-l-il mal reçu? ou madame de Mainicnon aurait-elle témoi- gné de nouveau son antipathie pour voire bonne grâce '!
— Rien de tout cela, monseigneur; j'arrive de Chantilly et ne suis point allé à .Marlv ce malin.
— Ah ! vous arrivez de (Jiantilly! Coninicnl se porle madame la duchesse?
— Très-bien, monseigneur; elle est revenue à la cour.
I — Et M. le duc aussi?
— Oui, monseigneur.
— X-l-W ctèun peu p'us aimable pour vous?
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Il a élu ce qu'il est toujours pour moi ei pour
les iuitiés.
— C'esl-à (iiie iiisu|>portablp;je comprends. Mai? nous approeliiins ducliiileau, que faiies-vous? Uen- inz-viius avec moi?
— Si vous le permciiez, monseigneur, j'iiai d'-i- bord à Marlv. J.- n"ai pas vu le roi depuis bien des jours, et j"ai Innl d'enneniis, que ji- dois veiller jus- qu'aux plus poliies choses; je reviendrai dem.iiii. »
En ce nioinenl nu courrier à la livrée du roi liu- versa l'allée; monseigneur l'appela.
Qu esl-ce? dil monseigneur le danpLin.
— Ljio lellre du roi pour mouseigneur.
— C'est bien ; donnez. Le prince de Conli prit la lettre des mains du
counicr el la remit à monseigneur, qui la déta- <heia sur-le-champ. Une grande altëralion |)arut sur son visage.
Ahl mon Dieu! qn'esl-ce que j'apprends? s'é-
cria-t-il. Mon cousin, le roi vous demande; on vous a cherché à l'Me .\dain. Il faut partir tout de snile pour Marlv. Je vous y suivrai de près, mon cher cuusiu.
REVUE PITTORESQUE.
El le hou prince serra la main do M. de Cuuli, qui l'.e pouvaii comprendii' cet intéici.
— Mouseigneur. ré|inTiile7.inoi, en grâce; avons- nous la guerre? .\;-je eidiu le louiuiandenienl d'une année?
— Non , non , nous n'avons pas la guerre; mais \ous aurez nu beau commaiidemenl. Je suis heu- reux, ji- suis làehé. mais vou> le méiiiez. Vous de\ez eue lier el tr.iiiquille; sic'cst de l.i gloire qu'il \ous faut, elle ne vous manquera pas.
— Monseigneur, je vous eu supplie, un seid mol. Où m'envoie-i-ou? Esl-ce en Allemagne, en Hon- grie? Eiilin, où est-ce?
— Je ne puis rien diie. .\llcz voir le roi; il vous attend. Je serai bieulôt à .Marlv; je veux examiner les physiononnes. Adieu; allez, allez!
Et lui faisant un petit signe de la main, Jl. le dauphin s'éloigna.
Lorsque .M. le prince de Conti arriva à Marlv, le roi et lit à la promenade; le prince alla le re.oiiulre. Il V eut ce jour-la une distinction marquée (bas la manière dont il lut accueilli.
« Vous arrivez bien tard, monsieur, dil le roi ; je
\ous ai fait chercher jusqu'il l'Ile-.Vdam ; vous n'y étiez poinl.
— Il est vrai , sire; je viens de Chantilly, on j'ai laisse madame la princesse de Conti près de M. le prince.
— Vous vous trompez, monsieur; ils sont ici de- puis une demi-licure, je les ai mandés. »
La conversation continua sur d'autres sujets. Le
(bateau de Marlv, tout nouvellemeul habité par Louis XIV, subissait chaque semaine île biillaiilcs meiainoi plioscs. Le miinar(|ue avait eontr.iiiil la naliire, :i buei! d'or el de pnissamc, il lui «Urir un .séjour délicieux. Les jardins, presque aussi beaux que ceux de Vers.iilles, u'av.iienl pas d'autres ri- vaux en Eur(q)e. Le nu affecliounail singulièiemenl celte résidence; cl, comme on le sait, la plus gi.iude
QUINZE JOURS DE ROYAUTÉ faveiirqii'il pùl Tui'o à un couilisnii ùlaitde le tlosi
ôt
giior pour les Marly.
Ail inil'uMi (les ;i(liih\li(>iis ilonl il se vil enlouré, M. le |iiiiice (le Conli coiisi rvail son aliilude lê- veiise. Sans doiile r(;iiigiiie tl(! son rappel le pit'oc- cupail fdrienieiil ; mais il lY'Iail aiilanl peiil (Mre du presscnlinient iiieorinu dont il se sentait poiirsnixi. Lésâmes tendres sonl ainsi faites; elles ne songent aux giarules choses de la vie (jn'en ce qni louche à leurs pensées: une fleur est souvent liieii plus pré- cieuse pour eux (|u"nii diail(''me.
An moment où le roi lenliait chez madame de Malnlenon, un page à la livrée de Condi} remit une lettre à M. le [irince de C(Miti.
« Mon cousin, lui dit le roi, ne vous é'Ioigncz pas, j'aurai liienlot à vous parler. Qu'on appelle M. de Torcy, ajoulat-il. »
Le prince ouvrit le billet qu'on venait de lui donner, aussil(Jtiine Sa Majesté eut disparu. Le page aliendait la réponse.
« Diles à madame la duchesse que je me rends à ses ordres. »
L'enfant courut en avant, le prince le suivit.
Les princes et princesses de la famille royale n'a- vaient à Marly que de très-peiils apparicments. Le château était trop exigu p(nir les couteinr tons, eux et leur snile, aussi connuodérnent qu'à Versailles. Madame la duchesse de Bonrlion était logiie très- près de mesdames ses sœurs, et ce voisinage les gênait mulnellement à cause du peu d'union qui existait entre elles. Le page ouvrit doiieeinenl la pnrle d'nn salon dont tous les rideaux étaient baissés et annonça à voix basse :
« Monsiigneur le prince de Conli. »
La princesse était seule, assise ou pliilôl couchée sur une espèce de fauteuil. Elle ne se leva point et ne lit pas nti mouvement.
« Au nom du ciel ! ([u'avez-vous? s'écria le prince. D'où viennent ce silence et celte obscurité? Seriez- vous malade? »
Et il se jeia à ses genoux.
« Louis, dit-elle, api es un effort pénible, Louis, nous allons élre séparés.
— Séparés! madame, et qui l'oserait"? J'en défie le roi lui-même.
— Nous serons si'pnrés, vous dis-je, et ce qu'il y a de plus affreux , c'est ijue je ne puis pas, que je ne veux pas m'y opposer.
— Pailez, parlez. Aujourd'hui lonl est mysièie autour de moi. Mais vous, mon amie, puisque vous èles inslrnile, répondez-moi, (pi'y a-til enlin?
— Oh! de belles et nobles choses, monsieur. Je suis heureuse, je suis contente. Et elle pleurait, la pauvre femme !
— Vous êtes comme monseigneur; il m'en a dit autant et de la même manière.
— Tous ceux qni vous aiment seront ainsi, Louis; ils seront ravis et ils pleiiieronl.
— .\u nom du ciel! ([n'est-ce (juc cela signifie?
— Eh bien! je vais vous le dire. Vous êtes un brave et généreux prince, vous êtes un noble cœur. M(U, faible et pauvre créalme, j'ai apprécié ce ca- ra( tère. je vous ai donné ma vie. Un grand |)euple a fait comme moi el vous a donné le tiôiie. Vous êtes roi de Pologne et vous allez me quitter.
— .Madame, répliqua le prince, ne volis ai-je pas juré de vous aimer toujours? n'.ajoulez-vous plus (le foi à ma parole, que vous me tendez un tel piège?
— Hélas ! henreusemenl ce n'est point un piège. Vous alb z l'entendre tout à l'iieure de la bouche du roi; c'est pour cela qu'il vous a mandé. Tout le monde l'ignore, hors lui et nn)nseigneur. Mon frère vient de me l'apprendie pour m'épargner une dou- loureuse joie devant toute la cour , et moi j'ai voulu être la première à saluer Votre Majesté.
— Mon Dieu! Louise, vous me feriez devenir fou. Est-ce que vous prenez tout cela au séiicux? Est-ce que vous croyez que tous les royaumes du menile valent ma liberté el mon amour? Vous savez bien que je n'accepierais pas l'empire, s'il me fal- lait l'accepter sans vous. Rassurez-vous, mon amie, je reste.
— Voilà ce que j'av.ais prévu, interrompit-elle, et voilà pourquoi j'ai demandé .\ vous parler moi- même. Oh! oui, je savais que vous m'aimiez assez pour me sacrifier une couronne, mais je ne veux pas de ce sacrifice.
— Ce n'en esl point un, je vous le jure. Réflé- chissez-y : quel est ce irône, qui m'est olFeri? (lourrai-je le transmettre à mes (nfanls?ine elas- scra-t-il parmi les souverains? serai-je quelque chose de plus dans le monde et dans l'bisloire >. Non. Mille diflicidtés entourent celte entreprise; il me fau- drait comliatlre, il me faudrait céder sur bien des, points auxquels ma conscience répugne; et, pour piix de ces traverses, de ces ennuis sans but, qu'obtiendrais-je? je quitterais la France, vous, nionseigiioiir, dont le régne me promet un dédom- m:igemenl des injusiicrs (pie j'ai subies; je souffri- rais celle lioirible mort d'une absence étemelle l Non, non, madame, encore une fois, je ne le veux pas.
— Et croyez-vous, monsieur, que loul le monde ne devinera pas le motif de ce relus? croyez-vous que noire amour, déjà hérissé de tant de dangers, ne recevra pas son coup de grâce? Puisque vous m'y forcez, je vais tout vous dire. M. le duc a des sonp(;ons qu'un rien pourrait coidirnier. Il les a c(uilies à .M. du Maine Celui-ci, qui vous bail parce que je vous aime peut-éire, l'a engagé â s'adres- ser au roi. 11 hésite, mais il le fora si le moindre
32 REVUE PITTORESQUE
incident l'y pousse, el vous comprenez qu'alors je suis perdue. Vous voyez doncbren, monsieur, qu'il faut accepter.
— Mon Dieu ! s'écria le prince, pourquoi me met- tez-vous dans celte nécessité affieuse de la quitter
ou de perdre la vie? pourquoi, suiloiii, placez-vous une couronne dans la balance? Qu'ai-je besoin d'une couronne sans elle î
— Louis, Louis, jevousen conjure, n'hésitez pas. L'heure s'avance, le roi va vous faire ajjpeler, et,
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(Louise.;
songez-y bien, un refus sera ma perte.
— Oli ! madame, vous ne m'aimez plus ! »
La princesse se jeta dans ses bras.
<c llélas! niiirniurat-elle, snis-je ce que je veux? je fais mon devoir. Je brise mon cœur et le vôtre. t)li 1 ne nie quittez pas ! »
Un lé},'cr bruit se lit cnlendrc dans l'anlicbambre; madame la duchesse eissuya ses larmes et reprit un visage calme.
0 On vient, Louis, je rae confie à voire honneur. Je vous laisse le maître de notre destinée. Songez <jue toute l'Europe a les yeux sur nous ; songez que nous nous devons au nom que nous portons tous deux ; que vous vous devi'z surlout à voire courage cl à voire répiilalion. Nos (jliligalions .mpiii plus grandes que celles des anires. 0""i 1'"^ \<»if> décidiez , je l'approuve. Je serai digne de vous, je vous le promets. Je me rends dans le grand cabi- net. Vous y renconlrcrcz mon ii garil comme un encouragement ou une conNolation, si'lon ce qui vous conviendra. Mainlenanl, séparons-nous, et du courage. »
Ouvrant la porte de sa cliainbrc à coudicr, clic
s'y renferma à l'instant où l'on avertissait le prince que le roi le faisait appeler.
Louis XIV était dans l'appartement de la favo- rite; M. de Conli allendit ses ordres avec une éiiio- lion à laquelle ni l'un ni l'autre ne semblaient ac- couinmés.
<i Mon couiîin, dit le roi, voici deux lettres, une de l'alibé de Polignac cl une de l'ahhé de Cliàleaii- neiif : lise/, la suscriplion ; elle vous apprendra ce (pie je suis heureux de vous conlirmcr : vous êtes roi de Pologne. »
Le prince se jeta aux genoux de Louis XIV san^ répondre; madame de Maintcnon le regardait, et son d'il perçant senihlail chercher au fond de sa pensée. Il s'en apcK ni, et celte circonslaïue lui doima une force qu'il n'ci'll pas trouvé»? sans elle.
« Je remercie Votre Majesté, répondil-il enhn, de la grâce (lu'clle veut bien me faire.
— Il n'y a aucune giàee à moi dans lout ceci. Les Polonais ont reconiin \olr(; mejile; ils vous demandent, ils vous veulent pour roi ; je ne |iuis m'y opposer, el je ne le veux pas. Il est honorable pour ma maison qu'un prince de mon sang ail été
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QUINZE JOURS DE ROYAUTÉ. 35
choisi fans inlrigiics, sans que j'aie usé de mon in- I tout. Dès anjourd'lmi je vous regarde comme roi fluence. J'en suis fier pour vous ei pour moi, voilà I de Pologne, ei je vous traiterai comme tel.
(Le prince de Conti.)
— Non, sire, je ne puis souffrir celte bonté de votre part. Je ne sais encore si j'accepterai ou si je refuserai l'honneur que l'on m'accorde ; mais, dans tous les cas, je n'accepterai le titre et le rang su- prêmes que lorsque je les aurai réellement. Il peut arriver que ce peuple ne m'accueille pas; il peut arriver que le trône m'échappe. Je ne supporte pas l'idée de descendre après être monté. Je prie donc en grâce Votre Majesté de nous regarder encore et toujours, madame la princesse de Conti et moi , comme ses sujets dévoués et ses parents respec- lueux.
— Ceci est très-beau, mon cousin, et vous prou- vez combien vous êtes digne du choix qu'on a fait de vous. Les propositions des états de Pologne n'avaient pas de sens, et l'abbé de Polignac est en- core plus étrange de les avoir acceptées. Nous ver- rons cela quand vous serez sur les lieux. On ne vous a pas moins proclamé à Varsovie au milieu des sénateurs et des nonces, et vous êies bien légiti- mement, par la grâce de Dieu et l'élection du peu- ple, roi de Pologne et grand-duc de Liihuanie.
— Je demanderai à Votre .Majesté, sire, quelques jours de réflexion. C'est un grand parti à prendre; je voudrais d'abord consulter monseigneur, dont
les bontés pour moi sont si grandes, M. le prince, madame la princesse de Conti, M. le duc...
— Prenez garde, monsieur, que vous n'avez au- cun avis à demander lorsque je vous ai donné le mien. Vous accepterez la couronne de Pologne, parce que s'il en était autrement, vous me déso- bligeriez beaucoup, et votre refus amènerait peut- être des conséquences graves. Il est certaines po- sitions auxquelles on doit d'immenses sacrifices; la vôire est de ce nombre ; et puisque vous voulez des conseils, recevez celui-ci : quand on ne peut pas soutenir un rôle que l'on joue devant toute une na- tion, on ne mériie ni pilié ni merci ; il n'y a que des femmes qui hésitent.
— Monsieur, continua madame de Maintenon , qui jusque-là s'était contentée d'observer, je crois que je puis vous faire mon compliment. Le roi me le permettra maintenant. »
L(^ prince s'inclina sans répondre « Il faudra nous quitter promplement, monsieur; des vaisseaux vous attendront à Dunkerque , et la réussite dépend de la vivacité que nous nieitrons dans nos démarches. Jean Bart vous conduira en siireté ; je s'uis tranquille. Il est impossible que nous I ne soyons pas les maîtres.
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REVUE PITTORESQUE.
— Je vous conjure de nouvpaii, sire, de ni'épar- gner tes embarras d'une position indécise. Perniel- lez-nioi de me retirer de la cour jusqu'à mon dé- parl ; permellcz-nioi surioutd'hcsiler encore. Vous ne savez, pas, vous ne pouvez pas savoir, vous, roi du plus beau pays de l'univers, vous qui n'avez jam.iis quille votre patrie, voire famille, vos affec- tions, vous ne pouvez pas savoir tout ce qu'il y a d'aflieux à ces sacrifices.
— Vous n'avez pas oublié votre courage de Hon- grie ni ce qu'il vous a coiué, à ce qu'il paraît, mon cousin. Je m'en souviendrai comme vous, si vous me le rappelez ainsi.
— Pardon, sire, mais entre ce souvenir et vous, il y a le lit de moit du grand Coudé et le seruieiil que vous avez lait de ne plus me reprocber une etourdciie de jeunesse.
— Je n'ai pour cela qu'un seule manière, mon- sieur. »
El poussant lui-même la porte du i^rand cabinet, il dit à liante voix :
« Annoncez le roi et le roi de Pologne. »
Le prince de Conli arriva à Dunkerque le 3 sep- tembre au Soir. Jean Bart avait déjà pris ses ordres, et son départ était résolu pour le lendi^maiii. On ve- nait de le laisser seul dans la chambre qu'il occu- pait à l'aMiirauic; il se liàla d'ouvrir son portefeuille et d'y cberclier une Icllre.
« Elle m'a prié de ne la lire qu'ici, j'ai tenu ma promesse, se dit-il à lui-niêine; j'y dois répondre avant de in'enibarquer. Ilélas! c'est la dernière que je recevrai dans celle France si chère. »
« Mon ami, mon bien-aimé Louis, cette lellre « n'est plus (|ne celle d'une amie; je veux oublier u les liens si tendres qui nous ont unis l'un à l'aune « pour ne me rappeler que mon affection de sœur. « Vous trouverez dans ce billet un anneau de deuil, « vous le porterez sans le quitter jamais, comme si " j'clais morte. Vous m'en enverrez un sembl.ible, « et je ne m'en séparerai pas même d ins la tondie.
« Maintenant, adieu ! ayez du courage; songez à « ce que vous devi z à l'histoire, soni;cz que vous « êtes un héros et ipic vous ne pouvez pas rester « au-dosous de voire renommée. Sillery, noire u coiilident aux jours du bonheur, servira d'inler- « niédiaire dans cette cruelle absence. Je lui ai re- « commandi; de veiller sur vous, hélas! puisque je » n'y puis plus veiller nioi-même. »
Le prince, en liniss.int celle lellre, resta plu- sieurs minuies anéanti, ses yeux lixés sur la bague, en versant des larmes.
u Morie pour moi! oh! non, non, cela ne sera pas. Ce, royaume, je n'en veux point, celte cou- ronne, je la lejelte. Je reviemirai. Kh! (pie ni'im- poitciil il moi les honneurs et les liioinphes? c'est elle, c'est elle seule qui |]cut embellir ma vie, cl je
la retrouverai, dùt-il m'en coûter mon avenir loul entier.
— Monseigneur, dit le chevalier de Sillery, qui entra vivemeiil, il parait (pie nous ne passerons pas !;!( ileinent ; la Molle ennemie nous allend dans la l{alii(|ue. Nous débinerons par un combat.
— L»ieu vous entende! mon cher Sillery, il n'y a que cela qui puisse me raccommoder avec ma cou- ronne. Mais dites donc à tous ces gens qui me per- sécutent de me faire grâce de la majesté; je ne veu\ porter ce titre qu'api es avoir été sacré par le primat dans la cathédrale de Varsovie, si cela m'as- rive jamais.
— .Monseigneur, il n'y a que vous en Europe qui puissiez succéder au grand Sobicski. Je ne crains pas de rivalilé.
— El moi, j'en espère, monsieur. »
Le leiidemaiii, le prince niit à la voile. Il trouva les vaisseaux ennemis à remboucbure de la .Meuse; mais, malgré son désir, le combat devint impos- sible, le gros temps sépara la frégate.
« Je suis bien malheureux, écrivait-il à madame (( la duchesse, il me faut vous perdre, et je ne puis « niciiie couquérir mon royaume; tout est contre « moi. »
Au moment où le futur roi de Pologne traversait le Suiid, le roi de Danemarck, qui voulait demeurer neutre, se mit avec la reine à la l'enélre du château du Cronenbourg pour le voir passer. Le prince exi- gea que le Salut leur lût fait, malgré le peu de courtoisie dont ils usaient il son égard, et chacun approuva cette conduite.
Pendant ce voyage, l'électeur de Saxe ne perdit pas son temps. Le primat lui avait écrit pour le sup- plier de ne point troubler leur liberté et de vouloir bien se reiiier de Pologne, puisque le prince de (^)nti était élu et pioclauie suivant les lois. L'assem- blée de la noblesse de Varso\ie avait établi une garde auprès du cor|)s du feu roi pour empêcher (lu'oii ne l'enlevât et ([u'on ne le portât à Cracovie, où il est d'usage que la pompe funèbre et le cou- ronnement du successeur se fassent à la fois. L'é- lecteur n'en lint couipte ; il re(;ut les hoiiiniages de son parti dans lecliàtiau de Oacovie, s'em|iara de la couronne, des ornements royaux qu'on y conser- vait, et ayant fait dresser un catafalque dans l'église de Cracovie, comme si le coips du feu roi y eût été réelleincnl, il se lit comoniier en présence de toule la noblesse.
Le prince de (ànili venait d'arriver à Paiitzick. Les habitants étaient contre lui et lui refusèrent des vivres. Apiès avoir attendu plusieurs jours, il vint enlin nue ambassade de la république pidonaise le saluer sur sa freg.iie. Le prince biùlail du désir de combaltie. Il voulait (les( endrc à terre et coinpié- lir, comme Henri IV, son royaume jùcd à pied j
QIINZK JOUliS DE ROVAiTÉ. 35
innis il se Iroiiva mnllieiiroiiscnipni qnM ii';iv:iit j « leurs. Ne ciai;;nez lion, jo sor^ii prii;].'n(: jf suis pdiiil d'ariiioo. L'alilié de Polignac, (jiii espi lail, « liop heureux pour vouloir lisquer de pctdic cn- pour prix de ses i-oins, le chapeau de card.iial, « coie ce qu'il m'a lanl coule de perdre une fui<. » yvailfailde Iclies promesses, assuré lanl d'argent. Lorsque ces lellres arrivèrent à 'Paris, l'iine fut que ilis millions n'auraient pas sulli pour les ac- [ remise en secret à niadanic la duchesse; .M. do quitter. Tous ses partisans, voyaiil qu'il n'élail point Torcy apporta l'aiilre au roi, chez niadaiiic de
aussi liel.e qu'on l'avait eru, lui tournèrent le dos; le seul primai fil tète à l'orage; mais il lie put em- pèclier la noblesse de se mcltie du eolé de rèlec- teiir. Dès lors, la cause fut perdue. C'en était plus <)u'il n'en f.illail pour persuader le retour à un can- didat plus empressé que ne l'était M. le prince de Coiili. Le même jour, une fiégate, dépêchée par lui, emporta les deux lettres suivantes :
« Sire,
« Je joue ici un personnage indigne d'un prince o de voire maison et d'un pays comme la France. « J'elais venu en Pologne avec la résolution de mc- « riler par mon courage le choix que ces peuples
Maiulenoii. Louis XIV, dont le plus «rand mérite élail (l'apprécie r les honniies Ce qu'ils valaient, ne put s'empêcher de dire, aprc^ lavoir iue, cl inal-ré sa conirariél- :
« Voilà de grands et ni.h'es sentiments. Il est dommage de ne pas réussir quand on pense ainsi.
— Il est dommage aussi, permetlez nnji de le dire à Votre .Majesté, que de si beaux sentiments aient pour motif des vues si coupables, répliqua niadimi- de M.iimenon. »
Le roi fronça le sourcil
« Il se peut que vous vous trompiez, madame, per.->onne ne m'a rien r.ipporlé de ce ginre. n
Tout le temps de son souper le roi lui triste. Il
« avaient fait de moi; mais ce ne sont pas des dan- | "^ parla point, et lui qui éUiil d'ordinaire si tos « gers qui iqe sont ollerts, ce sont des trésors qu'il niangenr, il ne loucha qu'à qiiilqiie>|)lats de fruits « me laudiait. Ils ne pensent pas à se défendre; ils c^ ''« conlitnres. Lorsijue les pniiees et princesses « vculenl se faire acheter, et je ne suis point assez lurent admis dans sa eli.imhie, ses yeux se por- .< riche pour cela. Je supplie donc Votre M.ijeslé <érent d'abord sur madame la duchesse, dont le « de trouver bon que je renonce à mes prétentions charmant visage rayonnait de bonheur. Sa toilette « ei de me pcrmetire de retourner près d'elle. ' fi'n'ehe et couleur de rose était joveuse comme elle.
u Jaime mieux rester ce que j'étais et abandonner « une p.iitie oii je ne vois ni honneur à gagner, ni « ennemis à conibatlre. »
L'autre lettre contenait ces mots :
« Mes belles amours, me voici que je retourne à « vous, non pas, comme je le pensais, avec quelque « gloire, mais b en mai ri et Lien hiunilié. J'ai semé « mon argent par les chemins, j'ai refusé tous les « emprunts qui mont été offerts; je neveux pas « acheter le malheur de ma vie; ce ser.iil bien as- <• sez de m'y soumettre si j'y elais forcé. Je ne sau- <i rais \oiis dire de quelle iiicxprim.ilile joie mon
Son père la regarda longleiniis cl sa physionornic s'adoucit, reiii-élie lui re\inl-il au cœur q.elquc souvenir du temps où lui aussi il r.isail de l'amour l'aff-iirc principale de sa vie. Peut-être se rappeia- t-il la passion si tendre que la duchesse de Laval- lière expiait aux Carmél tes, et [leiil-èlie sa propre faiblesse le rendit-elle indulgent à celle des anlics. Il ne put né.inmoins s'cmpèi lier de regarder loiiti: la sérénité empreinte sur les Iraits de Madame, sa (ille.
« Vous êtes bien belle ce soir, Madame, ei bien content' à ce qu'il me pirail ?
— Oui, sire, iépon<lii-clle un peu embarrassie; Votre -Majesté ne m'a-t-elle pas jicrmis de la \oir
« cœur est rempli : je vais vous revoir. Tout ce qui | longtemps ce malin ? C'est un bonheur qui ilàiinine « m'enlouie nie plaint; on veut absolument que je I 'ouïe ""'i journée. « sois iriste, et je suis trop heureux. Cependant les « iirccmslanccset ma pauvreté m'arrachent un beau
— Je viens d'envoyer Torcy chez M. le piinee el chez la princesse de Conti ; j'avais un triste el
« Iriomiihe. Pourquoi n'ai-je pas pu tiouvcr des agicable compliiiieiit à leur faire. Le piinee « soldais"? Que j'aurais été lier d'enlever, l'épée à la 1 Conli a renoncé au Irône de Pologne; ii levi. ni
promplement et s'est noblement condnil. »
Tous les regards se porlèrenl sur madame la du- chesse, qui ne sourcilla pas.
— Elle le sait, pensa le roi.
— Elle ne l'aime |jlus guère, dit tout bas ni..dame la duchesse de Chartres à madame la princesse douairière de Conti.
— Voilà donc un roi sans lione, di' Madame. N'est-ce pas assez d'eu avoir dans ce pays-ci ; el qu'en fercz-vous, sire?
« main, celle couronne qu'on met à prix d'or, el de 0 la déposer ensuile pour revenir à vos genoux, « plus digne de vous, peut être! .An lieu de cela, « vous me revenez comme un pauvre banni, un « roi sans Eiat. un prétendant disgracié, mais vous « me re\errfz! \ bientôt, ma dumr, et ensuile à « toujours. Je vous parlerai avant loiil le monde; « \oiis serez prcïcnue de mon arrivée. J'aurai le « temps déjouer le roi détrôné après que j'aurai « trouvé jiiès de vous la récompense de mes dou-
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— Ce qu'il était avant, madame, puisqu'il a eu le lion esprit de ne rien vouloir accepter de plus pour n'en pas prendre l'habitude.
— Que penseriez-voiis d'un établissement royal à Cbantilly, ma sœur? interrompit madame la du- chesse de Chartres.
— Je penserais, mignonne, qu'il serait tout aussi bien placé là qu'au Palais-Royal. »
A ces mots. Monsieur fut an moment de s'em- porter; la présence seule du roi put le contenir. Il avait obienn que, pour faire une différence entre madame de Chartres ei les deux autres princesses légitimes, elles appelleraient sa belle-fille Mada- me, pendant que celle-ci les nommerait ma sœur. Madame la duchesse s'était mise à la traiter de mi- gnoimc, comme étant enfant du même amour. Monsieur ne pouvait supporter cela. Madame en einageait de colère. Aussi ce soir-là, elle se leva etsorlit dès que madame la duchesse eut pailé.
« Madame la duchesse de Bourgogne est, à l'heure qu'il est, bien près de son mariage, dit le roi pour changer de conversation.
— Son portrait court tout Paris, sire, répliqua la princesse de Conti douairière. Des gentilshommes de monseigneur en ont rapporté plusieurs à .Meu- don ce malin.
— C'est bon signe; elle sera aimée. N'est-il pas vrai, madame ? »
Tout le monde s'inclina.
M Nous allons avoir des fêtes. M. le prince de Conti sera sûrement de retour pour y assister, ré- pondit madame de Mainienon.
— Je l'ignore, répondit le roi. »
Il congédia sa famille au moment où les prin- cesses lui faisaient leurs révérences. Une lellre tomba de la poche de madame la duchesse, qui ne s'en aperçut pas. M. le duc du Maine la ramassa et allait la lui rendre lorsque, jetant les yeux sur la suscriplion , il la plaça soigneusement dans son justaucorps. Ce mouvement é( happa à tout le nioiiile, hors à madame tie Maintenon, à qui rien n'échappait.
Deux semaines .iprès, madame la duchesse s'é- lail enfermée dans l'appaitenienl qu'elle occupait à Versailles et où nous avons déjà conduit le lec- teur. .M. le duc chassait à Chantilly Elle se faisait passer pour inal.ide, aliu d'éloigner mémo les vi- sites. Son agitation et son impatience étaient au comble; elle se levait et se rasseyait dix fois par minute; clic écoulait tous les bruits, cherchant à deviner l'approche de celui (|u'clle attendait . (Jli ! c'est une si iliiuee et si iruelle cmoliou (|ue l'at- icnle (le ce i|u'oii aime ! On désire et ou craint tant «le choses, on appelle de tant de v(i;ux ce moincnl de la réunion dont ou jouit mille lois d'avance!
Kniiri un pas léger so lit eulendre, quelques pa-
REVUE PITTORESQUE.
rôles s'échangèrent à voix basse entre la personne qui arrivait et une autre placée à la porie de l'ap- pariemeni. Le cœur de la princesse battait au point de l'empêcher de distinguer ce qui se passait autour d'elle. Bientôt cette porte (|u'clle perçait de ses re- gards s'ouvrit ; un homme en costume de courrier entra, se jeta à ses pieds avec des larmes de joie et murmurant (|uelques paroles inintelligibles : c'était le prince de Conti !
Je n'essayerai pas de peindre ce moment; bien d'autres avant moi ont dit que cela était impossible, le plus grand mérite des impressions de celte na- ture est d'être si vives et si promptes, qu'elles échappent à l'analyse : ce sont les seuls instants où l'àme se souvienne du ciel.
« Vous voilà donc, mon beau monarque ! dit la duchesse.
— Oui, me voilà de retour, et je ne crois pas que jamais on me reprenne à courir les aventures. Re- cevez ici mon serment de ne plus quitter vos charmes que pour le service du roi, et permettez- moi de déposer à vos pieds les débris d'une cou- ronne. »
Il lira son épéo, la brisa sur son genou, et en jeta les morceaux sur le tapis.
— Oh! merci! merci! interrompit la princesse. Il est donc bien vrai que nous ne nous séparerons plus !
— Plus ipi'à la mort.
— Uelas! c'est encore Iropl
— Et mon absence vous a-t-elle paru longue? Avezvous daigné penser à moi?
— Comment aurais-je pu faire autrement? Vos ennemis mêmes prena'cul à lâche de me rappeler vulre existence. Tout me parlait de vous, mes crainlos comme mes espérances.
— Et moi, madame, je n'avais ni craintes ni es- pérances, je n'avais qu'un seul désir, vous revoir! Oh ! j'ai pus plus de peine pour biiser mon sceptre (|n'il ne m'en aiiiail lallu pour l'olilcnir.
— Coudiien je suis lière «le cet anmur (pii vou.s a fait rejeter un trône! combien je suis lière de vous surtout, qui éles si noble el si grand (pie l'huniilia- lion d'une défaile est devenue pour iu)us une gloire ! Mais dois-je vous le dire en ce inonicnt i.i doux? Je tremble pour notre amour. I-e billet dans leiiiicl vous m'aiiuonciez voire relour a clé surpris; je l'ai perdu; ou me l'a plis, et cela ne pciit-êlre ([u'ici ou clic/, le roi. J'.ii viiinemenl (licrché à découvrir ce nivslère. Kst-il eiilK' les mains de .M. le duc, ou le roi l'a-lil leçii de (pudcpic ennemi caché? Je l'i- gnore, el je ne vis pas depuis lors. Ce soir, j'ai lotig- icnips hésiié à vous recevoir sous ces babils d'em- piuul; piiurlant le désir de vous revoir m'a fait Iiiul braver. Q»\ sait si nous ne >uinnies pas réunis pour la dernière lois! Oui sait si, lori([uc votre
QUINZE JOURS DE ROYAUTÉ.
arrivée sera connue de tous, il sera permis de nous relroiiver encore? Mons sommes observés de si près! liuil de jaloux nous enlonreni! Oh! Louis, pouripioi nos deux existences n'oiil-elles pns été unies? Que de belles et grandes choses vous feriez sous l'iiispiralion d'un amour tel i|ue le mien, s'il pouvait s'avouer ii la l'ace de tous I Nous sommes liien malheureux, mon ami, et je ne sais ce (|ue l'a- venir nous réserve. Dites-moi qu'au moins vjus m'aimerez toujours.
— Je vous aimerai comme je vous aime, Louise. Je vous dois plus que vous ne pensez; car sans vous, le découragcmeul se serait déjà emparé de mon àme. liais ce que vous m'appreni-z de ma lettre m'inquiète au delà de tout. On m'a suivi peut- èlre, et je connais votre mari ; ce n'est pas ou- vericment (|u"il vous attaquera ; il craint en vous la lille du roi, en moi le rival de sa fortune : s'il peut nous perdre, il le fera. Quant à ce qui me re- garde, peu m'importe ! Mais vous ! vous ! »
En ce moment, un mouvement inaccoutumé se fit entendre dans les antichambres. La princesse jiàlit étrangemenl.
«C'est lui sans doute, s"écria-t-elle en se pla- çant devant le piinee. C'est lui! il vient vous assassiner, peut-être... Oh! mon Dieu! qu'ai-je lait!...
— Xe craignez rien, madame, remettez-vous. Quel que soit le danger qui nous menace, ne vous laissez point abattre. Le meilleur moyen de le bra- ver, c'est un sang-froid hors de toute atteinte. Je suis là, d'ailleurs I Quelle crainte pouvez-vous avoir? »
Le bruit approchait de plus en plus, Tout à coup la porte s'ouvrit avec fracas.
IlL
On annonça le roi. Il resta un instant dehoul à la poite, en face des deux amants, qu'il venait de sur- prendre, examinant l'épée brisée sur le lapis et surtout l'air embarrassé do madame sa (ille. Quant au piince, il prit nue attitude respectueuse, mais il ne baissa pas leregaid.
— Qu'est-ce ceci, madame? et que signifie le trouble où je vous vois? Pourquoi cette arme, et pourquoi monsieur est-il ainsi dans votre appar- tement?
La princesse ne répondit pas.
— Vous me devez au moins quelques paroles d'explication, madame, et si vous continuez à vous taire, vous me ferez croire que vous êtes étrange- ment coupable.
— Si Votre Majesté veut me le permettre, je lui expliqucraice qu'elle désire savoir, et...
3' SÉRIE. — T. III.
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— Et, monsieur, d'abord que fiiies-vons sous ces babils? Comment, à votre ictour, n'éles-vous pas venu me rendre vos honnnages? Vous êtes ici, et je l'ignore! et je vous trouve clicz madame la duchesse ! avant d'avoir vu votre femme, M. le prince et moi-même! Vous avez pris d'étranges ma- nières dans votre voyage de Pologne.
— Vous me demandez ce que Je fais ici, sire ; vous exigez que je vous parle franchement. Eh bien ! je le ferai. J'en ai le droit peul-êtie, car je fus presque votre égal, il n'a tenu (|u'à moi d'être traité comme tel. Je suis votre sujet, votre parent; j'ai fait jusqu'à présent tout ce qui a dépendu de moi pour soutenir toutes les obligations que ce deuble litre m'impose. Et vous m'avez toujours repoussé, et vous m'avez éloigné de votre royale personne, comme si je n'avais été qu'un courtisan importun, t^achez-le bien pourlani, sire, je n'ai jamais désiré ni demandé de faveurs. Je n'.ii voulu que la justice, je n'ai voulu que votre approbation, si j'osais le dire, voire bienveillance. On m'a ap- pelé au trône, j'ai refusé : j'aimais mieux mon épée qu'une coiuonne; vous m'avez ordonné de la prendre, j'ai obéi. Je suis allé en solil.it de fortune conquérir le titre ([ue vous m'aviez doimé. An lii:u d'ennemis, je n'ai trouvé que des traîtres; au lieu de cond)attie, il a fallu négocier. Alors, sire, j'ai senti que je n'étais pas fait pour le mauleau royal. J'ai senti que la plus noble partie de moi-même me rappelait ici; je n'ai plus opposé à la digue qui s'est rompue d'autre résistance que celle de votre nom ; le Ilot a ejnporlé mes craintes, il m'a rendu à mon pays, je ne suis plus roi, mais je suis lou- jours piiuce, mais je suis libre, et j'espère rache- ter bientôt de nouveaux litres à l'estime de tous. 11 ne me reste qu'une ambition. Je veux que ce. peuple qui m'avait choisi d'abord, et qui maintenant me repousse, me regrette bientôt. Je veux qu'ils me rappellent de leurs désirs, et je veux, moi, rester près de Votre Majesté, près de ma fanulle ; j'y trou- verai le l)onhein- et la gloire, cela vaut plus que ce ([ue j'ai perdu. »
Le roi avait écouté ces paroles d'un Iront sovère et sans d(jnner le moindre signe d'improbation. Tout à coup se retournant vers sa fille :
« Sortez, madame, » lui dit-il.
La princesse salua et disparut.
« Maintenant, reprit le roi, je vous ai écoutii patiemment, monsieur, maintenant au moins vous n'aurez pas à me reprocher de vous avoir traité avec injustice. C'est à mon tour de vous répondre. Vous êtes marié, vous avez des enfants, vous leur devez le bon exemple, et vous apportez le scandale à la cour. Votre passion pouiiiiadame la duchesse n'est un secret pour personne, et cette passion, c'est un crime, monsieur, car ni vous ni elle n'êtes libre ;
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REVUE PITTORESQUE.
car votre femme en meurt de dingrin, et ^F. le duc de rage. Je vous ai vu vous éloigner avec plaisir, je ne vons le cache pas, puisque c'était d'une manière si glorieuse pour vous. Je croyais l'ordre et la paix rentrés dans ma famille, et vous venez, tronblrr de nouveau ce que j'espérais si bien consolider. Retenez ceci, monsieur, je vons défends de voir madame la duchesse autrement que vous n'êtes obligé de le faire dans les occasions. Je vous le défends comme roi et comme père. Si vous osiez braver cette défense, il pourrait arriver de tels malheurs que vous auriez un terrible compte à rendre à Dieuetaux hommes. Ne me répondez point. Je n'entendrais pas une parole de plus. Retournez à Paris, et demain présentez-vous à la cour. Je pense que toutes vos précautions sont prises pour que votre démarche de ce soir soit ignorée. Je l'ai apprise par vous-même. La lettre que vous avez écrite h madame la duchesse s'est égarée ; un ami, un homme qui comprend tonte l'importance de ce secret, me l'a conliée, afin que j'empêchasse le bruit et que je misse un terme à celle liaison cou- pable. .Mlez, monsieur, et lâchez que l'avenir me fasse oublier le passé. »
Le lendemain, Louis XIV reçut AI. le prince de Comi en audience publique. Il lui icmoign» du re- gret de son échec, disant qu'il avait sonbailé de ne plus le revoir, malgré toute son amitié pour lui. Aucune allérati()n ne |iarut sur son visage. Et ce qui étonna toute la cour, ce fut la tristesse du prince. On savait que ce retour comblait tous ses vœux ; il ne s'en cachait pas, et néanmoins son caractère avait pris une tendance;! l'ironie; sa conversation, une sorte d'àcrcté ii hniuelle on était si peu accou- tumé de sa pari, que personne ne pouvait com- prendre ce changement. Il n'y eut qu'une voix, la cour fut unanime pour rendre justice à ce prince; on l'entoura dbonmiages, on le combla d'éloges ; il y demeura insensible et semblait à peine y taire atienlion.
Les fêles pour le mariage de M. le duc de Bour- gogne, pelil-fds de Louis XIV avec la princesse de .Savoie eurent lieu, ainsi que l'avait annoncé le roi. Un jour, au jeu, M. le pr;nc<? de (lonti avait perdu Iieaiicoiip d'argent contre le grand prieur de Ven- dôme, petit-fils de Henri IV et de (labrielle d'K-.Irées. Il send)lait avoir pris à lâche de tourner le grand prieur en ridicule; on aurait cru qu'une haine se- crète ne cherebail ipi'unc occasion pour éclater, o.l les chancr'S du jeu parai>-sa'(nl plutôt un ellVl qu'une cauve.
Il survint un coup qui fut dispute, l't (mi les pro- pos s'écli.ingèrent avec une aigreur toujours crois- sante. Le grand prieur él.iil fort insolent ; il lui échappa de dire que pour un roi de renciiiilre, M. le prince de Conli av.-iii b en souvcnl des rois
• dans sa manche. Le prince lui répondit ?ur-!e- ckauip quelque chose de plus piquant encore sur sa lâcheté reconnue et sur sa réputation de joueur heureux. Le grand prieur s'emporte^ jette les caries, s'écrie que .M. de Conli l'insulte, et lui en demande raison l'épée à la main.
u Vous me manquez de respect, monsieur, in- terrompit le prince, mais je n'ai jamais refuse une partie de ce genre, et je ne suis pas difficile à trou- ver, car je vais partout. »
M. le duc, présent à cette querelle, avait l'air d'un cbat-iigre prêt à s'élancer sur sa proie. Au grand êlonnement des siieciateuis, il s'iiilerposa entre les champions.
« Sorrgez où vous êtes, messieurs, dit-il ; songez que vous risquez la Bastille, ou pis encore peut- être.
— .Monsieur, lui répliqua le prince de Conti, vous conviendrez au moiirs que ctt homme m'a mancpié de respect, ei que si je lui fais l'hourrenr de nie mesurer avec lui, ce sera par pure condescen- dance.
— Vous avez donc bien envie d'un duel? mur- nirrra M. le duc à l'oi-eille de son beau-frère; que diriez-vous si on vous en proposait un que vous pourriez accepter sans rougir?
— Je dirais que c'est le plus beau jour de ma vie; je dirais que je cherchais à rue venger sur un misérable instrument, et que je suis trop heureux de m'atlaquer à la main qui l'a conduit. Vons me comprenez, monsieur, vous comprenez que je connais la chaîne formée de M. du Maine à vous parle grand prieur; vous comprenez que je n'i- gnore pas oii est cette lettre, rpiel est le lâche qui vous en a jirévenu, et vous comprenez encore que je ne me suis pas emporté ce soir pour autre chose.
— A demain donc, monsietrr; nous pourrons nous rendre chacun do notre cole derrière les murs du parc, accorrrpagues d'un de nos domesliqiies, cela suffira. .N'orrs verrons qui de nous deiiv airra le bon droit cl l'aide de Dieu. »
Ils se serrèrent la main en silence et se sépa- rèrent. Cepeiidinl cett(" alT.iire fit du bruit. On arrêta sur I heure M. de Veiidorne et ou le condui- sit à la Bastille. Les princi's du sang, M. le duc comme les autres, se monlrèrenl irriiés de son in- solence. Le roi exigea des excuses adr-essées par lui à .M. le pi inee de Coati, et, malgré sa résistance, il dut se siMirneltre ii celle hiiiiiilialion.
M. le iniuee de Conli venait de rentrer chez lui cl faisait ses préparatifs porrr le courbai du lende- main, lorsi|u'unc des femmes de madame la prin- cesse de (^nnli vint loin l'phrrée le prévenir que son (ils alire, .M. le comte de la liochc-sut-Yon, Agé de (|iialrc ans, était à l'agonie. Des convulsions lioi'-
QUINZE JOUUS
rililes l'avaioiu pris, et Fagnn venait de <léclarcr qu'il n'y avait plus d'espérance de lui conserver la vie. M. le prince de Conii aimait beaucoup ses en- fants ; il s'empressa de se rendre auprès du lit du malade.
11 lr.)uva le jeune prince dans un état qui anuDU- çait la fin bien procliaine de sa courte maladie. Sa malheureuse mère pleurait auprès de lui; lors- qu'elle vit eutrer son mari, elle leva vers lui un re- gard de leconnaissance, pour le remercier d'avoir compris son désespoir et de venir le partager. L'enlant ne connaissait plus personne. Sa respira- lion embarrassée, les mouvements nerveux qui agi- lairnt ses petits membres avaient quelque chose d'effiayant.
« Mon Dieu ! mon Dieu 1 sauvez mon Rh ! » s'écria le prince.
Et il se mit à genoux pi es du berceau. Sans doute une pensée soudaine se présenta à son imagi- iialiou, car il rougit extrêmement, et se levant iout il coup, il ordonna qu'on le laissât seul avcc''la princesse.
« Madame, lui dil-il, le coup qui nous menace est sans doute une punition du ciel, que j'ai tant offensé. Pour me rappeler à lui, il me frappe dan* ce que j'ai de plus cher. Près de ce lit de mon, je vous demande de me pardonner tous les chagrins que je vous ai causés, et je vous promets sur mon honneur qu'ils ne se renouvelleront plus. Quel que soit le resiillat de ce sacrifice, je l'offje à Dieu, pour qu'il vous rende, à vous si pure et si innocente, ce cher petit être qui vous appailient. Me pardon- nez-vous?
— Oh! monsieur, s'écria la princesse, je vous remercie; vous êtes bon. iSe me parlez point de par- don; ce que vous faites là efface toutes vos fautes, si vous en avez commis, ce que j'ai toujours voulu ignorer. Dieu entendra votre vois, sans doute, et il nous conservera notre lils. Prions ensemble, mon ami; vous êtes venu pleurer avec moi, et votre présence m'apportera la joie, j'en suis bien cer- taine. I)
lisse prosternèrent tous les deux auprès du ber- ceau, et ils prièrent. Un ange est chargé, sans doute, de ces prières maternelles si ferventes; il les porte à Dieu; mais Dieu ne les accueille pas toujours, il sait où il frappe, et sa miséricorde ne retient pas sa justice .
Le comte de la Koclie-snr-Yon mourut.
Madajne la princesse de Conti se jeta dans les bras de son mari, qui la serra fortement sur sa poi- trine. Au milieu de ses erreurs, il avait conserve une grande estime et une grarrde aHèciion poirr sa vertueuse corrr|)agne. Err cet instarrt srrprème, aii milieu de ce déchirement horrible i|u'orr ne peirl concevoir que lori(|u'ou l'a é|irouvé, il lui levirrt
DE ROYAUTÉ. ^ft
il la pensée qu'après avoir empoisonné la vie de celte feirrme, après avoir ajipele sirr- cette télé si chaste l.i vengeance du ciel, peut-être, il allait encore le lendemain lui enlever ou son maii ou son frère. Son cœur se brisa, car il serrlit qu'il lui fallait re- norrccr à sa haine comme à sorr amour-, qu'il fallait se résoudre;! ne plus garder dansl'àme qu'rrn seul sputiinent, qu'urr seul désir . celui du bonheur de cette femnte; il baissa la tète et se résigna.
Piris, s'adreîsant à la duchesse, il lui dit : J'ai pris rerrdez-vous l'autre soir avec M. le duc pour irons bail re demain, par suite d'urre querelle de jeu. J'.ihjiire cette folie; je vais lui écrire pour lui faire mes excuses et lui annoncer noire malheur. Croyez- moi, cette action perrt en ex|iieide bien coupables, car il est plus diflicile de renoncer aux mauvaises passions qu'aux antres. Soyez irairqiriUe, rien ne troublera plus notre uniorr. Ce malheur est la plus grande leçon que le ciel nous envoie. «
Le prince tint parole. Depuis lors, il ne revit ja- mais madame la duchesse que pour les devoirs de cour et de famille. Mais ils furent longtemps l'ua et l'autre à ne pouvoir se rencontrer pinsi sans une grarrde émotion. Chaque fois qu'ils s'apercevaient, leurs regai-ds se fixaient sur les anneaux de deuil qu'ils avaient jure de ne qrrilter qu'à la mort. Ce regard disait bien des choses; il leur révélait les souffrances de leur àme, il leur parlait de ce passé si |dein de souvenirs, de cet avenir consacré aux regrels. La douce piirrcesse deConti, donl l'inquiète sollicitude suivait partout le mari auquel elle était si terrdrement altaclrée, ne pouvait même s'empê- cher de les plaindre.
Dix ans se passèrent ainsi. La position du prince denreura la même. Le rwi lui conserva loujoirrs sa froideur accoutumée. Il n'obtint de lui iiucunes glaces et cessa de les espérer. Enhii, en 1709, il fut nommé au commandement de l'armée de Lom- bardie. On s'occupait de ses équipages, il allait partir, lorsqu'une fièvre purpurine l'enleva err qrralre jours. La veille de sa nror l, il demanda à madame la princesse de Conti s'il avait bien tenu ses promesses et si elle était contente de lui. La princesse fondit en larnres.
i( Eh bien 1 ajoula-t-il, je vieirs implorer de vous irrie dernière preuve d'amitié, cl j'espère qu'il ne vous sera pas trop pénible de me l'accorder. Voici une lettre et un anneau, remettez-les vous-même à la personne que vous savez. En passant par vos mains, ce souvenir s'é|iur era encore ; et Dieu m'ex- cusera de n'avoir pu mourir sans penser à elle.
Voici ce que contenait la letlre ;
« Vous élicz morte poirr moi, je l'élais pour vous; « je vais vousaltenilie auciel. Au lien d'un anneau, « vous en porterez deux, et le regard (iiii, [letulanl
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« si longlemps a consolé nos âmes décliirées en ce .. monde, jevons l';Klresser:>i dans le sein de Dieu. « Priez pour moi et ne m'oubliez pns. Que toutes
REVUE PITTORESQUE.
« les bénédictions' dun mourant soient sur votre « tète ! »
Comtesse DASH.
UNE LARME D'ENFx\NT.
Fi^iirpz-voiis, lecleiir, qiio nous somiiK'S d;ins le loyer (les acteur.; d^iii îles lliéiilrcs di' Paris. Vous savez, n'esi-il pas viai, ce qu'est un foyn' il'ac- ' leurs? l'n salon de quatre nièlres cairésoù, de six heures du soir à ininuil, se réujiisseut acteurs, ac- trices, directeurs, auteurs diauialiques et journa- listes. Là , on cause, non pour médire , mais pour causer. Comme on est entre amis, ou, pour me ser- vir du terme leclmiqnc, entre camarades, on ne se gène pas, on no coiiri point après Tcrprit, on se lait plutôt que de parler pour ne rien dire , d'où il arrive (|ue, la plupart du lenips on a, chacun à son tour, de l'amahililé, de l'esprit, de l'entrain , par- fois même de la sensihililé. Là se disent tour à tour cl le l'ait iiii]uanl, et la chronique quasi-scandaleuse, et l'anecdote louchaiile. Là, le narrateur conte bien, c ir il est lonjoiirs sur d'èlre écouté avec une exlrèine l)ienveillance. Or, il y a de cela deux jours, j'ai entendu dans ce foyer nue histoire qui , toule simple, tout unie qu'elle puisse être, m'est allée droit au co'ur. .le vais vous la redire telle que je l'ai rclenue. Si elle ne vous émeut poini, c'est que je la raconterai mal.
On avait p;\rl(' de la pluie, du honu temps, — de lou'.es choses et de quehpies autres encore, — lors- qu'à propos d'une pauvre jeune débutante qui, l'au- tre soir, est demeurée immobile, sans voix cl, pour ainsi dire, inanimée en face de ce formidable Cro- qneinilaine, qu'on appelli' le publie, la conversation prit une allure quelque peu métaphysique.
— On ne guérit pas de la peur, dit l'un. La na- ture nous crée hardis ou timides.
— Comme elle nous crée froids on ardents , dit l'autre, joueurs ou avares, enclins au vice ou à la verlu. Tout cela histoire de sang, de tempéra- ment, de nerfs. Tel meurt sur l'écbafaud qui, s'il eut clé lymphatique, mourrait honnêtement dans sou lit. On prétend (pie les hommes sont ce (|ue l'éducaliou les fait; erreurl Les hommes sont toute leur vil-' ce qu'ils sont en naissant. Tant miciiv pour ceux qui naissent bien organisés; malheur aux au- tres I
— Allons donc, reprit un des auditeurs. Ce que vous dites là est du matérialisme cl du plusdi'snlanl. Si l'humanilé élait ainsi failc, llinmanilé serait une peste; il faudrait lui mettre une pierre au coi', lui
5.
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aitaclier les pieds el les mains , et la jeter à la ri- vière. Est-ce que vous croyez, par exemple, qu'un homme qui a des ridicules, des vices ou des pas- sions, ne saurait s'en corriger?
— Des ridicules, peut-être ; des vices ou des pas- sions, jamais. Montrez-moi un ambitieux, un joueur, un avare converti : je vous en délie !
— Un avare converti? Il y en a un parmi nous: et ce ton\erti, c'est moi, s'écria un de nos dramatur- ges les plus distingués , horame de cœur dont la prodigue générosité est aujourd'hui proverbiale.
— Vous avez été avare, vous?...
— Comme Harpagon. Déplus, j'avais l'avantage d'êire bourru comme le bourru de Goldoni. La seule différence qu'il y eût eutre lui et moi, c'est que j'étais aussi peu bienfaisant que j'étais bourru. El, à cette heure, je suis radicalement guéii de ces deux infirmités.
— Et qui donc a opéré cette cure si merveil- leuse?
— Qui?... Une larme d'enfant. » Ici l'attention redoubla. Tous, nous nous serrâ- mes autour du converti.
« C'était en 1834, dit-il , je venais de donner au tlicâtrede la Portc-Sainl-Marlin celle de mes piè- ces qui, jusqu'à ce jour, m'a rapporté la plus forte somme d'argent; et pourquoi ne dirai-je pas le mot? la plus forte somme de renommée. Deux lettres m'arrivèrcnt a la fuis de Marseille , l'une était du directeur du théâtre; elle m'annonçait que, vu les difficultés de mise en scène qu'offrait la représen- tation de mon drame, on me proposait de venir moi-même en diriger les dernières répétitions. L'administration du théâtre s'en remettait à moi du soin de fixer l'indemnité qui devait m'èire allouée pour mes frais de voyage et de déplacement. 11 fal- lait partir sur-le-ch;inip.
L'autre lettre était ainsi conçue :
(I Monsieur , la femme et la fille de voire frère meurent de misère. Quelques centaines de francs les arracheraient à la mort, votre présence les ren- drait à la santé.
« Signé : Le docteur LAiinEUT. »
Je vous l'ai dit tout à l'Iieure, et je ne crains pas de le répéter, car c'est un aveu ([uc inaintenaMt je puis faire sans houle, j'avais l'àuie d Harpagon. La lettre du docteur me déplut souverainement; je la froissai avec colère. Cependant la proposition du théâtre de Marseille exigeait une solution immé- diate. Je partie.
Mon voyage ne fut qu'une longue addition. Je calculais ce que pourrait être l'indemnilé que j'au- rais à réclamer; d'avance, je tarif.iis mes conseils, je cotais mes paroles, je me faisais marchandise.
REVUE PITTORESQUE.
Quant à ma belle-sœur, j'y songeais le moins pos- sible. Chaque fois que son souvenir se présentait à ma pensée, je m'efforçais de l'anéantir. Oli ! cela était mal, bien mal ; car j'avais déjà eu un tort im- mense à l'égard de la pauvre femme. Quelques an- nées auparavant, mon frère, honnête matelot que la mer a dévoré, m'avait écrit pour m'apprendre que, fou d'amour, il allait épouser la fille d'un pê- cheur, laquelle lui apportait une dot composée d'un excellent cœur, de jolis yeux, et d'une absence parfaite de numéraire. A cette lettre, j'avais niai- sement répondu : « Tu vas le marier avec une femme que tu aimes et qui a l'avantage d'être encore moins millionnaire que loi... Soyez heu- reux, si vous pouvez ; mais, entre nous, je vous dirai à tous les deux que vous faites une sottise... S'il en est temps encore, ne la faites pas... Adieu.»
— Cette lettre était peu spirittielle : en revanche, elle était grossière.
Elle était Bretonne, ma belle-sœur, ce qui, tout le monde sait cela, veut dire fière, honnête, et têtue. Elle n'oublia jamais cette lettre cruellement brutale, et, dans son cœur, elle conçut un mé- pris profond pour celui qui l'avait écrite. Aussi, quand une tempête lui enleva son mari, quand, sans appui, sans espoir, elle se vit réduite à se dé- battre contre la pauvreté et la maladie, elle résolut de mourir plutôt mille fois que d'appeler son beau- frère à son aide. Et elle serait morte comme elle avait décidé de le faire, sans m'écrire , sans me pardonner, — ce qui eût été très-breton sans doute, mais peu sage et pas du inut chrétien,
— mais elle n'était pas seule au monde, la Bre- tonne! Elle avait une petite fille, un amour de petite fille qui, sur le grabat où languissait sa mè- re, souffrait la faim avec une résigiialion d'ange et dépérissait tous les jours. La Bretonne avait beau être têtue, cela ne rempéchait pas d'aiim r sa fille de toutes les forces de son àme. Bientôt file reconnut , que si elle ne voulait pas tuer son enfant, il fallait qu'elle prit son courage à deux mains et tentât d'attendrir son beau-lrère, si dur cl si méchant. Elle fit saconl'o.-sion à son médecin, liomme hon- nélc cl charitable, (jui, du premier coup d'œil avait reconnu que le vrai mal de sa cliente était la faim, mais n'avait pu donner à la patiente que des se- cours minimes et insuffisants, car il maïKiuait lui- même du nécessaire. — Les médecins des pauvres ont tous des talents, excepté celui de se faire payer. — C'était ce brave homme qui s'était chargé de m'écrire.
Quand j'arrivai à Marseille, le doclour était dans la conr des Messageiies. Comme je n'avais pas ré- pondu à la demande d'argent qu'il m'avait adres- sée, il s'élait dit dans .«a simplicité : « Il vienl! » et de jour en jour il m'altondail. Les belles iines sont
UNE LARME D'ENFANT.
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ainsi : tout d'abord, elles soupçonnent le Lien. Les paroles dont il me salua furent celles-ci : « Vous n'avez pas perdu de temps, monsieur. Vous avez pressenti qu'un relard serait un arrêt de mort. Dieu vous récompensera de celle bonne action. » — Cet éloge me parut amer comme une ironie, mais je n'eus point le courage de dire que je ne le nié- riiais point. Et quel homme a jamais décliné la louange? Quel àne a refusé de passer pour un lion?...
Ma première visite, que, dans ma pensée, j'avais destinée au ibéàlrc, fut pour ma belle-sœur. .le la trouvai dans une misérable masure où jamais n'a lui le soleil. Près du lit de douleur se tenait une petite fille aux grands yeux noirs, aux sourcils déjà fortement accusés, à la chevelure d'un blond doré encadrant de boucles capricieuses une physionomie empreinte d'une finesse intelligente et de celle gra" vite lésignée que donne la précoce habitude de la soulfrancc. Grand Dieu ! qu'elle était belle encore et que sa pâle maigreur était éloquente!
Silencieux, je la contemplais... je commençais à comprendre alors qu'il y a dans l'eiifance une puis- sance aitraciive, une fascination victorieuse qui s'exerce avec un irrésistible empire, nième sur les cœurs les plus obstinément fermés aux sensations douces et atiendrissanles. J'aurais voulu embrasser celte délicieuse enfant; mais la sordide avarice me souflla tout à coup une hoirible |)ensée : je me dis que si je me laissais émouvoir j'étais perdu, car j'allais me créer des devoirs sans nombre auxquels jusqu'alors j'avais pris à lâche de me soustraire ; je me dis qu'il me faudrait faire disparaître jusqu'à la dernière trace de la hideuse misère que j'avais 15, sous les yeux. Celle pensée me frappa de (erreur ; je reculai comme recule l'homme qui croit aper- cevoir un abîme sous ses pas.
Le bon docteur ne pouvait deviner ce qu'il y avait en moi de sécheresse et d'épouvantable égoïs- me; il prit mon effroi pour de la piiié. Celte hési- tation d'avare en face d'une douleur dont il voudrait fuir le spectacle lui sembla l'émotion d'une âme tendre; un sourire mélancoliiiue apparut sur ses lèvres, il vint à moi et me saisissant la main, il me dit : « La vue de celle grande infortune vous tou- che, monsieur! Mais le médecin doit, avant tout, se familiariser avec l'aspect du mal qu'il essaye de guérir. C'est vous qui êtes le seul médecin de ces doux pauvres créaiures. Approchez-vous! » Il me conduisit à deux pas du lit. De mon front tombaient des goulles dune sueur glacée. La honte me te- naillait l'âme et ma méchanceté me suppliciait.
Lorsque la Bretonne m'aperçut si près d'elle , elle fit un violent effort et se souleva sur son séant. Il y avait sur son visage je ne sais quoi de irislc et
de fier; elle aurait voulu mais n'osait point ordon- lu bon aussi, loi? »
ner, la malheureuse femme, et cela lui coûiaiibien de demander une grâce à un homme en qui elle n'avait pas foi! Aussi elle ne descendit point à la prière ; mais de son doigt décharné et tremblant d'émotion, elle me montra sa fille; puis, avec cet accent du cœur qui pénèlre et dé( bire : « Voilà un pauvre ange du bon Dieu qui bientôt n'auia plus de mère ! »
Celle courte mais énergique allocution ne me vainquit point; je me gardai bien de regarder l'en- fant dont ma dureté avait peur, et je répondis le le plus froidement que je pus : « Pourquoi donc avoir de ces mauvaises idées? Vous êtes jeune, vous avez un bon médecin. Il ne faut pas désespérer...» Tout autre eut ajouté : « Il vous arrive un frère qui ne demande pas mieux que de vous faire oublier les chagrins qu'il vous a causés. Complcz sur'lui , il sera le père de voire enfant... » Mais je n'ajoutai pas cela . Je n'avais qu'une pensée: « Fuir! » 0 culle du veau d'or, que tu es fécond en infamies ! Pendant qu'incertain , je méditais une honteuse retraite, la charmaiile peiiio enfant n'avaii pas cessé de me regarder avec des yeux plus surpris qu'ef- frayés; elle s'approcha de moi, relira ma main de la main du docteur , et m'indiquanl le pied du lit sur lequel gisait sa mère, me dit d'une voix la plus douce du monde : « Assieds-loi là car lu es trop grand pour que je puisse l'embrasser si lu ne me mets pas sur les genoux. »
Je m'assis , et d'elle-même l'enfant monta sur mes genoux.
La Bretonne , voyant cela , leva les yeux au ciel et parut prier.
Quant àmoi , je sentis que le moment décisif de la lulie était arrivé, et je m'enveloppai le cœur d'un triple airain. Je me dis qu'à cette femme et à cette enfant je ne devais rien ; que le prix si pénible de mon travail était à moi , bien à moi ; que l'avenir est vasle et semé de périls , que le sacrifier serait imprudence et folie. Je me donnai en un mot tou- tes les excellentes raisons que l'amour du moi em- prunte si savamment à la logique. Ma conviction une fois f lile et arrêiée , je résolus d'être fort , et fronçant le sourcil, je considérai l'enfanl. Elle aussi me considérait ; son regard liinpide et naïve- ment hardi plongeait dans mon regard; on eût dit qu'elle cherchait par quel côié elle pourrait faire une brèche dans ce rempart de glace derrière le- quel je m'efforçais de me retrancher. Enfin, je- tant ses petits bras autour de mon cou , elle me dit de sa voix argentine: «Veux-tu être mon papa, je l'aimerai bien?... C'est que lu lui ressem- bles joliment à mon papa! Il avait l'air méchant comme loi, mais il était bien bon, cl il avait beau faire les gros yeux, je n'avais pas peur de lui... Es-
REVUE PITTORESQUE.
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Combien il y avnil di^ gràoc fl de fcdiiciion d.ins celle enfaiiliiie iiilcrpcll;Ui(iii, j(! ne saiiniis \oiis le dire. Et cc|iend:nil je ne ccilai point! El, rasscni- hl;iiil en nn dernier elTort loul ee que je me savais de riguenr dans lame, je dénouai avec une rnilc vi- vacité ces peiils bras qui s'élaienl snnplemenl en- lacés autour de mon cou, cl, sans mot dire, je dé- posai l'enfant à terre. A ce moment, je vis sur son visage si merveilleusement expressif se peiiuire une horrible douleur ; puis une larme glissant avec lenteur sur celte peau lisse cl iransparenie, reiomba biùlanle sur ma main qui tremblaii... Il se fit alors en moi tomme une soudaine révolution; mon avarice et ma brulalil(' m'apparurent dans loijte leur repoussante véiilé ; je rougis de moi... Sans plus chercher à combattre cet instinct de bonté que tout homme a dans Tâme , je ne voulus lilus rai.'onner , je me contentai de sentir, et me laissant aller à ce bonheur , si nouveau pour moi, d'être guidé par mon caïur , j'étendis les mains sur la tèle de l'enfant et je m'écriai : « Devant Dieu et devant ta mère, qui m'enlcndenl, je promets d'êlre ton père, et jamais, je le jure, lille n'aura été plus tendrement cliéi ie que je le chérirai. »
Ah ! si vous aviez vu la Bretonne, quand ello m'entendit parler ainsi I Si'S yeux brillaient, sa fi- gure, où rayonnait un éclat étrange, était comme illuminée par le bonheur; sa poitrine haletait. Sa bouche s'ouvrait, sans doute pour me remercier, ir.ais les paroles ne venaient pas. Le médecin et !r;oi, nous eûmes une IVayenr alfrcuse; nous crû- mes qu'elle allait mourir de joie. Mais la joie ne fie pas. Bientôt la malade resjjira plus librement; clic put pleurer et nie dire : « Frère, je vous avais mal jugé. >i Klle ajouta je ne sais quelles autres pa- ^ole^ ipie je ne voulus pas entendre. Je crois, Dieu me pardonne, que si je l'eusse laissé faire, elle al- hiit me demander pardon de ma brutalité. C'eut été pour en mourir de remords.
.le l'inlerrompis en lui faisant observer qu'elle était bien faible et qu'elle agirait sagement en gar- dant le sili'uce. L'cMcllcnl docteur m'approuva : il iiriloiina iiuclques médicaments et déjà il s'éloi- gnaii... .le le pris à part, et lui présenlaut mou por- lercuille, je lui dis :
« Docteur, encoie un service. J'ai hàle que ma soMir sorl(! de celle inasure. Ji; ne suis jamais venu il .Marseille, je n'y connais àiiie qui vive. Vous char- gée ii/,-vous de nous trouviT, le plus promplemcnt possible, un appartement où il lut peiniis d'aper- cevoir le soleil et de respirer ?
— J'y consens, me répondit le do< liur; mais la pauvre femiiK^ ne jouira pas lon;;trnips de ee bii'ii- élie.
— Kli 1 dorleiir, (pi mil elle n'en jouirait qu'un
jour, e'cst quelque chose dans une vie de misère et de larmes (lu'uu jour de bonheur! »
Le docteur accepta la commission. Le soir elle était faite et bien faite.
Le lendemain nous occupions, au bord de la mer, une peiiu' maison simple mais ailniirablcment située : il n'y avait alenlour (|iie le ciel, la verdure et l'eiiu. Là, liois mois se sont écouliis pendant lesijucls j'ai nourri l'espoir d'arracher ma pauvre sœur au mal qui la consnmail. El couiuient n'au- rais-je pas eu cet espoir ? Elle élail si calme ! Il y avait un si doux sourire sur ses lèvres, surlont quand elle me voyait, oubliant et mes iiuarante ans et mes cheveux gris, redevenir enfant pour [ilaire à l'enfanl dont j'avais juré d'être le père 1 Hélas ! mes espérances ne devaient pas se réaliser. Il y avait trop longlenqis que le combat durait entre la malade et la maladie ; les sources de la vie élaiciit laries; science et soins n'y pouvaient plusVien. .Ma sœur savait mieux que nous loiisque le terme fatal approchait, mais elle ne s'en effrayait point. Si elle n'en parlait ijue rarement, c'était pour ne pas faire couler les larmes de sa lille.
Bientôt le moment fatal arriva !
Par une de ces magnifiques soirées, comme il y en a là-bas, sous le ciel de Provence, alors que lii lune moulait au-dessus des grands arbres de notre peut jardin, et qu'un vent doux, qu'elle amenait avec elle, souillait au visage di' la Bretonne qui, placée entre sa fille et moi, respirait avec délices la fraîcheur du soir, je sentis tout à coup sa main presser convulsivement ma main ; j'eus comme le froid ardent de la lièvre et mes yeux se tournèrent du côté de la malade... Sur son visage il y avait une sérénité céleste. « Frère, me dii-elle, grâce à vous j'ai su ce que c'est qu'être heureuse ; je m'en vais contente... Vous aimerez ma fille... Adieu! »
Elle cessa de parler : tout était fini.
Vous ravoiierai-je? Cette mort n'eut pour moi rien de terrible. C'est que dans ces derniers mois de la mourante, dans sou pâle sourire, dans ce rayon d'espi-rance dont brilla \(' dernier de ses re- gards, il y avait comme une volupté niy'<iique, comme un calme majestueux : ce n'était pas la iiiiii du néant, c'était l'aurore d'un beau jour.
A dater de celle époque la fille de mon frère fut la mienne. A elle je me suis voué loutcnlier; d(! ses joies j'ai fait mes joies, de sa vii; ma vie. Ah! je lui do's tant! C'est par elle ipie je suis! Celte larme, perle précieuse que mon cu'ur a recueillie, a clé pour lui ce (|u'est la goutle de rosée pour la Heur ipii ne s'est poiiil cm ore oiiverle ; elle l'a fail s'é|iaiiOuir.
KmuAiin LEMOINK.
LA PARTIE D'ÉCFÎECS PAR SUCCESSION.
51inuit sonnait à la pUis retïrdataire des horloges tlii Marais, et cependant les fenêtres du conseiller Bloc brillaient encore d'un éclat insolite. Un bruit confus, un mouvement extraordinaire, se faisaient remarquer dans cette maison toujours si paisible, et les éelios de h place Royale ne répétaietit pas sans effroi le mouvement précipité d'une voiture et les cumps redoublés du marteau qui ébranlait la porte cochère. C'est que le héros de cette histoire était en train de naître. — Événement commun, me direz- vous, incident banal qui ne vaut pas les huit lignes dont il occupe le cadre. — Commun tant qu'il vous plaira, mesdames : je sais bien qu'il en arrive autant à tout le monde, mais je n'en soutiens pas moins que la naissance de M. Placide Bloc est un fait fort in- téressant. An surplus, ce fut l'affaire d'un instant : la porte roula bicnlôt sur ses gonds massifs, un petit homme noir à perruque blanche s'élança de la voi- ture, et, grâce k ses soins, le digne conseiller se trouva père d'un gros garçon. Vous pensez bien que M. Bloc fjillit mourir de joie en embrassant son fils. Tout le monde trouva que le nouveau-né était pu- perbe : la nourrice ajouta qu'il ressemblait à mon- sieur son père, qui remercia sa femme et alla se coucher.
Maintenant que je suis en possession de mon hé- ros, il est juste que je remonte au moins un degré de si généalogie. Or, il faut savoir que M. Bloc, vingt ans auparavant, avait acheté une charge de consedler au parlement pour avoir une femme, et prit une femme pour payer sa charge. Depuis lors, la fortune avait comblé ce ménage de successions américaines et de testaments datés de Pondichéry ; en sorte que M. Bloc était devenu millionnaire : par malheur, il n'avait pas d'enfants, et celte privation lui était d'aut'iut plus sensible, qu'en perdant l'es- poir de transmettre sa fortune et son nom à des hé- ritiers directs, il perdait tous les jours quelque chose de l'amitié que madame B!oc lui avait d'abord té- moignée. Des personnes dignes de foi nous ont même a:suré que madame Bloc était devenue très-
acariàtre et très-avare, et que la naissance inespérée du jeune Placide put seule lui rendre, au bout de seize ou dix-lmit ans, un peu de cette humeur char- mante qui avait fait le bonheur de M. le conseiller durant les premiers mois de son ménage. Mais M. Bloc, qui ne s'attendait pas à ce retour d'aniabi- li!é, avait pris depuis longtemps ses précautions contre les tracasseries domestiques. Une fois que ta lune de miel fut passée, il se jeta à corps perdu dans les abstractions du jeu, laissa crier sa tendre épouse, et apprit la marche des échecs.
Vers la (in de la régence, et sous le règne de Louis XV, le jeu d'échecs, déjà en grande faveur chez les Anglais et les Hollandais, devint parmi nous la passion des hommes graves et sérieux. On ouviit df s académies, et des professeurs enseignaient pu- bliquement cette science, où le guerrier voyait une image de ses théories militaires et l'algébriste une application de ses combinaisons infinies. Les hom- mes de lettres, les magistrats, cherchaient dans ce travail d'esprit un délassement à leurs fatigues in- leliecluelles, et de leurs rangs sortirent des adeptes dignes de soutenir l'honneur national dans les luttes qui ne tardèrent pas à s'engager entre les diverses académies de Paris, d'Amsterdam, de Leipsick ou de Londres. On sait combien le célèbre Philidor, qui avait abandonné la musique pour les échecs, se distingua dans ces guerres innocentes de nation à nation. Le conseiller Bloc était son meilleur élève.
Un certain Greyson, pair d'.\ngleterre, curieux déjuger par lui-même de la force du professeur français, lui proposa un déll qui fut accepté. .Mais plusieurs circonstances imprévues empêchèrent Phi- lidor de faire honneur à sa promesse, et il obtint de l'Anglais qu'il pourrait se faire remplacer. Ce- lui-ci céda, non sans difficulté, et ce fut M. Bloc, (pie son maître ne dé laigna pas de choisir pour champion. Au reste, loid Greyson dut être content de son adversaire, car la partie, engagée par lettres de Londres à Paris, se trouva interrompue trois an.s
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REVUE PITTORESQUE.
après, par la mort de lord Greyson. — Mais le cas était prévu, et un testament en bonne forme fit pas- ser sur la tête d'un neveu du lord les rentes, les terres, les titres et la pairie du défunt, sous la con- dition, sine qua îiûh, que la partie d'échecs serait continuée. Le neveu de lord Greyson accepta le legs avec plaisir, et chercha à le mériter en donnant tous ses soins à remplir la condition que lui avait impo- sée son oncle. D'ailleurs, il n'était ni moins habile tacticien, ni moins passionné joueur d'échecs que lord Greyson, et il se montra digne en tous points de soutenir la cause de son oncle et l'honneur de la vieille Angleterre.
De son côté, M. Bloc élevait son fils, le jeune Pla- cide, dans la crainte de Dieu et l'amour des échecs. L'exemple de lord Greyson lui avait appris à se mé- nager un digne successeur; aussi, dès sa plus ten- dre enfance, le jeune Placide connaissait la marche du jeu de son père, et lorsque l'âge, en mûrissant sa raison, l'eut rendu plus capable des fortes combi- naisons de la science, M. Bloc s'empressa de lui don- ner les leçons théoriques et pratiques avec un zèle tout à fait paternel. Enfin, à douze ans. Placide Bloc était déjà en état de lutter avec les plus habiles pro- fesseurs. Il est vrai qu'il n'avait jamais lu d'autre li- vre que ï Analyse des Échecs, par Philidor, impri- mée par souscription à Londres, en 17i9. Le jeune Placide avait aussi beaucoup de disposilions pour les sciences exactes, et promettait de devenir un algé- briste consommé. Mais il ne voulait jamais compter arithmétiquement que jusqu'à C4, nombre des cases de l'échiquier.
Pendant une convalescence de deux mois, le mé- decin défendit à son père de le laisser jouer aux échecs, de peur de le fatiguer. Il montra alors beau- coup de goût pour la mécanique, et perfecliunna lui- même un petit tour dont son pèie lui avait fait pré- sent. .Mais il n'employa jamais son talent qu'à tour- ner des échecs en ivoire et en bois, les plus jolis du monde, et de toutes les grandeurs possibles ; si bien qu'une cousine à lui l'ayant prié de lui faire une bonbonnière, il ne trouva rien de mieux, après plu- sieurs essais inutiles, que de prendre une belle reine en ivoire, et de la creuser en dedans avec beau- coup d'adresse. La cousine voulut bien se contenter de cette boite d'une nouvelle forme, qui pouvait, à la rigueur, servir d'étui.
Cependant la partie d'échecs conliiiuait loujours avec un égal avantage. Les guerres nationales de la France et de l'Angleterre, au sujet de l'indéiiendance de l'Amérique, ne purent mettre fin à celle lutte de deux particuliers, et la paix générale du 5 septem- bre 1781 ne fit que la rendre plus acharnée, en faci- litant les coniniunications. Au reste, malgré la rapi- dité de la cuiresiiundance, la partie restait toujours indécise. Le neveu de lord Greyson avait appelé ù
son aide une famille entière de quakers, et du coté de M. Bloc, le jeune Placide grandissait tellement en science et en sagesse, qu'à l'âge de quinze ans son père jugea convenable de lui donner voix délibéra- tive. Philidor avait promis de demeurer neutre, et il tint parole jusqu'à sa mort, arrivée en 1793. La ba- lance était donc égale et l'équilibre parfait, ce qui explique comment la révolution seule put interrom- pre celle laborieuse et brillante partie, que ni la mort de lord Greyson, ni les guerres sanglantes de Louis XV et de Louis XVI, ni la bataille de Fonte- noy, ni la prise de Pondichéry, ni la défaite de lord Cornwallis, n'avaient pu troubler.
Sous la Terreur, M. Bloc, en sa qualité de conseil- ler au parlement, fut exécuté en place de Grève. Le jeune Placide resta donc seul pour soutenir le com- bat, s'il venait à continuer. Mais les circonstances ne lui permirent pas de s'en occuper, et la cessation forcée de l'œuvre pour laquelle il était né, pour la- quelle il avait élé élevé, ne fut pas le seul malheur qu'il eut à supporter dans ces temps de trouble et d'a- narchie.
M. Bloc, comme nous l'avons dit, avait expié sur l'échafaud le crime d'être conseiller au parlement et, de plus, fort riche. Mais quelques mois avant son arrestation, il avait trouvé le moyen de réaliser sa fortune et de la placer chez un banquier allemand. San fils ne devait donc manquer de rien. Mais comme il était sans expérience du inonde, il ne sut pas se prévaloir de sa fortune, et ce fut probablement à cela qu'il dut son salut. Il demeura à Paiis, d'où il n'était jamais sorli, recevant toujours fort poliment les visites à domicile, changeant loyalement, comme l'ordonnait la proclamation, son or contre des assi- gnats, et dépensant si peu qu'on le croyait pauvre. Jamais il n'eut l'idée de se plaindre du gouvernement qui avait tué son père en place de tirève et laissé mourir sa mère à la Conciergerie; cependant, comme on ne peut pas être toujours au-dessus des alïections humaines, il lui arriva une fois de se fâcher, parce que, dans une deces visites à domicile, si fré(|uentes à cette époque, on lui enleva la superbe édition de l'Analyse îles Jichecs, in 8°, 1777, avec un portrait de Philidor, pai' liarlholozzi. Il osa demander aux commissaires la raison de cette saisie; mais l'un d'eux, qui, avant d'être municipal, avait été écrivain public, lui répondit qu'un citoyen vraiment patriote ne devait pas conserver clie/. hn des livres où il était à cha(pie instant question de rois et de reines. Tra- duit devant le conseil municipal pour cet énorme dé- lit , Placide Bloc en fut quitte heureuseiuent pour une amende de 20,0U() livres en assignats (environ 10 fr.), et .son livre lui fut rendu à condition (pi'il prendrait soin d'ilVicer les mots rai et reine, puur y substituer (/roiV et lilierté, ou simplement ci((i;/i'n et citoyenne. Placide illoe donna ses :20,UU0 fr., cacha
LA PARTIE D'ÉCHECS PAR SUCCESSION.
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son beau livre, et, comme il le savait par cœur, cou- liiiua à s'occuper des rois et des reines, tandis que les pluviôses, les ventôses, les brumaires passaient sur sa tête avec rapidité, et que la Convention, le Di- rectoire, le Consulat et l'Empire changeaient l'ordre de choses autour de lui, sans qu'il se doutât seule- ment qu'il y eût un ordre de choses.
Cependant, au commencement du Consulat, Pla- cide Bloc reçut d'Angleterre une lettre ainsi con- çue :
«Monsieur, la partie d'échecs engagée, il y a « seize ans, entre monsieur votre père et lord Henry « Greyson s'est trouvée commise, par des circon- « stances pénibles, à vos soins d'un côté, et de l'au- « tre à ceux de lord William Greyson, neveu et hé- « ritier de lord Henry. Nous espérons que vous la « verrez finir, dùt-eile durer soixante ans; mais « nous devons vous prévenir que la fortune vous a « donné d'autres adversaires. Lord William s'est « brûlé la cervelle il y a trois mois, après avoir in- « stitué légataires de sa partie d'échec les sociétaires <i de Iligh Slreet's academy. Les biens de Sa Grâce « ont été, par son ordre, réalisés et placés sur le « gouvernement, intérêts et capitaux. Un codicille « cacheté, qui ne doit être ouvert qu'après la fin de H la partie, ou, ce qu'à Dieu ne plaise, à votre mort, « a élé déposé chez M. John Lesley, notaire à Lon- « dres.
« Comme la dernière lettre de monsieur votre « père, qui plaçait le fou à la quatrième case de la « tour, est restée sans réponse, nous vous prions « d'accepter la présente comme suite immédiate à « la correspondance établie : ainsi notre premier « acte d'hostilité sera d'avancer d'une case le pion « du cavalier de la dame.
<i Agréez, monsieur, etc. i< Pour la Société, Philipp, président.»
Placide Bloc, après avoir réfiéchi douze jours, envoya cette réponse :
n J'ai reçu votre honorée du.,.; je vous remercie « des détails où vous êtes entrés ; et comme, en « avançant d'une case le pion du cavalier, vous avez « fait preuve d'une force supérieure, je continuerai « avec plaisir la partie commencée par mon père. « Le pion du fou à la dame, une case.
<i Je suis, etc. »
Une fois que le cours de la correspondance fut ré- tabli, il n'y avait guère de raison pour que la partie d'éciiecs finît; car telle était la force et l'habileté des joueurs, que Placide Bloc consacra plus de dix-huit moi.s à prendre un fou à ses adversaires, tandis que ceux-ci ne purent réparer cette perte en cavaliers qu'au bout d'un temps à peu près égal. Il est vrai
que les lettres ne se suivaient pas toujours d'une manière périodique : il fallait méditer des mois en- tiers avant que do remuer une pièce. Mais Placide Bloc, quoique jeime, était un homme fort réglé dans ses habitudes, et celle de passer tout son temps de- vant l'échiquier numéroté qui lui servait de champ de bataille, était devenu pour lui, comme on dit, une seconde nature.
En 1S07, ce genre de vie si paisible fut troublé par une aventure qui eut sur la destinée de notre héros une grave iniluence. Fouché, duc d'Otrante, était alors ministre de la police, et l'on pense bien qu'en cette qualité il était au courant de la partie d'é- checs comme M. Bloc lui-même; mais c'était en vain que le cabinet noir cherchait à découvrir des traces de conspiration dans les lettres si laconiques de Pla- cide Bloc. On avait beau soumettre le papier à tou- tes les vapeurs et à toutes les épreuves sympathi- ques dont Rabelais nous a laissé le catalogue, aucune encre mystérieuse n'apparaissait. On avait beau se creuser la tête pour trouver un sens contre-révolu- tionnaire à ces mots : <i Le pion de la tour, une case, « ou une idée royaliste dans ceux-ci : « Le ca- valier donne échec au roi, « les lettres de M. Bloc, lues et relues, présentées à Fouché comme suspec- tes (et vraiment leur simplicité était de nature à ef- frayer), ces lettres, dis-je, partaient pour leur desti- nation, et n'excitaient pas moins, je suppose, la cu- riosité et les soupçons du cabinet noir de Londres. Un jour, M. Bloc, après avoir médité cinq semaines sur un coup important, se préparait à écrire à ses adversaires la détermination qu'il venait de prendre, lorsque tout à coup un commissaire de police se pré- senta chez lui, accompagné de deux agents.
«Messieurs, leur dit M. Bloc, donnez- vous la peine de vous asseoir, je suis à vous dans la mi- nute. »
Puis il écrivit à la lu'ite, avec un air d'inspiré, ces mots glorieux : je roque, et se mit à plier sa lettre.
M Monsieur, lui dit le commissaire de police, j'ai à remplir envers vous un devoir pénible, mais mes ordres sont formels, et me prescrivent de mettre le scellé sur tous vos papiers; c'est mon devoir, mon- sieur, et je vous prie de me remettre également la lettre que vous venez de signer I...
— Signer! interrompit M. Bloc. — A\i\ c'est vrai. En effet, j'avais oublié cette importante formalité. — Et en remettant sa plume : « Tout est en règle, » ajonla-l-il.
Il J'aime à le croire, reprit le commissaire; mais mon devoir est de vous prier de me suivre. Vous sentez bien, monsieur, que je dois remplir mon de- voir.
— Diable, dit M. Bloc, est-ce que l'on va me guil- loliner comme mon père?
.Î8
REVUE PITTORESQUE.
— Ce n'est pas mon devoir, répondit le commis- saire.
— Et de quoi est-il question? demanda M. Bloc.
— De me suivre chez le ministre de la police.
— Je vons demande bien pardon, monsieur ; mais j'ai pour habitude de ne jamais sortir à cette heure, qui est tout spécialement consacrée à mon dîner. — Eb ! Gertrude, mettez trois couverts de plus : ces messieurs attendront que j'aie fini, en dînant avec moi.
— Je ne sais trop, dit le commissaire, s'il est de ir.on devoir...
— Vos ordres, interrompit l'un des agents, ne nous prescrivent pas d'apposer le scellé sur la mar- mite ni sur la cave. »
Et l'on dîna, et M. le commissaire fit adroitement sauter le bouchon. Quant à messieurs les agents, ils s'emparèrent par mégarde de deux couverts, après ■quoi ils Ictèrent dignement leur hôte en buvant son vin.
Lorsqu'il fut question d'apposer les scellés, la cui- sinière Gertrude obtint (ju'ils ne seraient mis que sur le tecrélaire de monsieur, et avant de partir, M. Bloc kii remit toutes les clefs en lui disant : « Gertrude, je ne sais pas quand je reviendrai. Faites toujours comme si j'y étais. Vous savez où est l'argent, que tous les jours mon dîner soit prêt, et si je ne rentre pas pour le prendre, faites-en ce que vous voudrez.» Après quoi, le commissaire prit le bras de M. Bloc jiour marcher plus droit, et monla dans un fiacre, ot'i il ne tarda pas à s'endormir sur l'épaule de son prisonnier. — Dix minutes après, Placide Bloc était au secret dans un des phis noirs cachols de la Con- ciergerie.
Placide Bloc patienta plusieurs mois. La privation absolue de distractions extérieures devait lui paraîlre moins pénible qu'à tout autre; d'ailhius, on lui permit, pour son argent, d'occuper une petite cham- bre assez propre, eu attendant le jour du jugement. La cuisinière Gertrude parvint, non sans ptine, à lui procurer un jeu d'échecs, et grâce k cette conso- lation. Placide n'eu! pas à regretter sa liberté; mais enfin, l'autorité ne pouvait pas l'oublier dans sa re- Iraite forcée. Un juge d'insli ucliou le fit comparaî- tre, l'interrogea, et rendit une ordonnance de nou- ireu. Jusque-lii, rien que de très-ordinaire. Cependant une nouvelle vie venait de commencer pour Placde Jiloc. Dans son interrogatoire, on l'avait confronté avec une jeune Anglaise, Placide n'avait pu la voir
sans l'aimer. Pour la première fois, Pkcide avait senti son cœur: le joueur d'échecs oubliait sa passion abstraite et presque mystique, en songeant h. ces beaux yeux bleus, à ces cheveux blonds, à celte fi- gure ravissante, à cette assurance modeste de la jeune Anglaise. Une lois libre, il voulut la revoir, et la fortune le servit à souhait. Bref, en 1811, on cé- lébra le mariage de Placide Bloc avec Élisa Summer. Les renseignements que nous avions pu nous procu- rer sur cette inléressanle étrangère étaient jusqu'à ce jour fort incomplets. Quelques personnes sa- vaient vaguement que celte jeune femme était res- tée sans fortune et orpheline à l'âge de seize ans; qu'elle avait été prise en mer par un corsaire de Saint-Valery, et conduite en France avec d'autres prisonniers de guerre. Par un basai d qu'il est au- jourd'hui facile d'expliquer, on trouva dans ses pa- piers toute la correspondance de 1M.^L Bloc, père et fils, avec les joueurs d'échecs d'Angleterre, et c'est là ce qui lui valut d'être confrontée et par suite d'ê- tre mariée avec Placide.
Mais Placide B'oc, usé avant l'âge par ses longues études, par ses méditations élernelles, fut trouvé un jour mort d'apoplexie, la tête sur son échiquier. Or, le codicille cacheté de lord Grey;on fut ouvert, et voici ce qu'il contenait :
« La totalité de mes biens appartiendra à celui qui « aura gagné la partie d'écbees dont M.M. les socié- « (aires de High Street's academy sont légalaires. « Si M. Placide Bloc vient à mourir avant la fin de la « partie, et qu'il ne laisse aucun représentant, ma « nièce Klisa Summer reprendia ses droits connue Il mon héritière natui'ellc, à moins i|u'elle n'ait K épousé un Français. Dans ce cas, j'insliliie pour « ma légataire universelle l'académie de lligli- « Street. »
— .\insi , la pauvre Élisa se trouve aujourd'hui dans une position l'àclieuse. Elle a épousé im Fran- çais, et la partie d'échecs n'est pas finie. Les acadé- miciens de Iligh Street sont donc fonilés en droit à demander la délivrance du legs de lord Greyson; mais plusieurs jurisconsultes laissent encore à la veuve de Placide inre chance de l't couvrer 'a succes- sion de sou oncle. Il suffit m elTi't que madame Bloc présente un champion capable de gigner coite pai'- lie qui dure depuis si longtemps, et les deux pre- mières conditions du codicille seront reniplies.
JrLKs A. Daviu.
L'OISEAU EN GAGE.
I.
Depuis longlcmps il n'élail question dans les sa- lons de Paris que des débuts d'une jeune actrice sur la scène très-célebre ;ilurs de la Cuniédie-ltalienne. Celait en 177-i environ. On racontait des merveilles des facultés de la débutante : elle devait pailer, chanter et danser dans la même pièce; et la pièce avait été composée exprès pour elle par le spirituel Favari en compagnie d'un musicien et d'un clioré- graplie aimés du public. Quinze jours avant celte attrayante représentation, tous les billets avaient été vendus à des prix exagérés, et plus d'une place revendue à des conditions encore plus folles. Le roi et toute la cour avaient promis, il est vrai, d'ho- norer le spectacle de leur présence, faveur remar- quable, déférence rare, même en ces temps de mœurs faciles où la royauté se prodiguait assez vo- lontiers dans les fêtes publiques. Par un calcul fort adroit dont quelques futuis directeurs ne devaient pas perdre la formule, celui de la Comédie-Italienne avait eu l'ingénieuse prudence de ne laisser voir son trésor qu'à quelques personnes sùies, indispen- sables témoins des répétitions d'usage. Aucune femme du théâtre n'avait été admise à partager le 5* SÉRIE. — T. m.
secret ; aussi disaient-elles, sans penser à m;il, que la merveille ne pouvait manquer, tout en étant fort belle, d'avoir quelque défaut dans la taille, quelque imperfection notable qui liiiirail un jour par se dé- voiler. Les poêles de l'époque remuaient déjà dans leurs têtes des monceaux de comparaisons pour la mettre au moins au-dessus des étoiles; et les jeunes marquis se demandaient sans plus de façon quel serait celui d'entre eux qui, le premier, ferait cette superbe conquête. Il n'en fallait pas davan- tage pour occuper tout Paris en 1774 ; Paris, encore plus alors que maintenant, était la France et la France sans le fardeau embarrassant du peuple. Il s'agissait tout simplement de ne pas en être crotié sur son passage quand on se rendait au spectacle par les tortueuses et viUiines rues qui entouraient la Comédie-Italienne dans le quariier .Mauconseil. Depuis les Fièrcs de la Passion jus(|ue bien après l'empire, les ihcàlres de Paris ont toujours eu une grande piopension, on le supposerait, à se placer dans (les endroits impossibles et à s'élever, par re- conniiissance sans doute pour le tombereau de Tlicspis, là où Thespis a vidé son tombereau qui ne contenait pas seulement le berceau de la tra- gédie.
so
Un soir que Paris élail Ijeau, comme cela lui ar- rive parfois en automne, quand les rayons obli- ques (lu soleil ne sont ii son coucher radieux ni trop chauds, ni trop froids, ni trop faibles, ni trop blessants; quand tous les monuments vous sourient comme s'ils avaient un visage, tant vous leur prêtez votre joie en passant; par une de ces soirées privilégiées, les chaises ;> porteurs du fau- bourg Saint-Germain, celles du quartier du Louvre, celles du Marais, se dirigeaient en se heurtant dans la main gantée des valets et en remplissant les rues de la Ferronnerie, Saint-Eustache, Saint-Denis, vers la rue Mauconseil, où était la Comédie- lialienne. Nos équipages modernes sont des macliiiies bru- talcs, des inventions meuririères, comparés à ces jolis palanquins doublés à l'intérieur de satin blanc à croissants d'or, de damas cerise glacé, d'étoffe de Perse, de tissus de l'Inde tout mouchetés, ré- pandant par leurs quatre eroifées à cintres ou à ogives de bois doré des nuages de douces odeurs, parfums de toilettes exquises. Boudoirs au dedans, ces charmantes maisons mouvantes étaient faites à l'extérieur de bois fin des îles délicieusement ouvré. Aux quatre coins s'arrondissaient des couronnes de comtesses avec une folle aigrette de plumes blan- ches courbées sur la couronne ; aux panneaux s'en- cadraient des peintures dues aux pinceaux des meil- leurs maîtres du temps : allégories mythologiques, scènes de paysage, épisodes de bataille, tableaux de volupté, empruntés aux romans en vogue; et entre toutes ces fragiles, mais riches frivolités, se btdançait, souriait, avec une mouche à la tempe, s'inclinait pour voir ou pour éviter de voir, quelque jeune duchesse, qui ondulait aux ondulations de son éventail de dentelle, au frémissement de ses rubans et au flux et rellux de sa blanche poitrine, peu soutenue dans son corset qui la faisait tenir droite comme un portrait de famille. Kl c'était à la fois un ensend»le grave et vivant, beau et respec- tueux, une réalité charmante et un portrait que cette alliance de la jeunesse et du plaisir, avec le rang et l'éiiqiieilc. Puis, rien n'avait un caractère franc et arrêté comme cette domination visible d'une classe sur toutes les autres classes : le duc avait baulcmenl le pas sur le marquis, le maniuis sur le simple chevalier, et marquis, chevaliers et ducs pesaient sur les bras du piniple, qui les por- tail à pied. La royauté était le monument, la no- blesse les statues et les léjières cariatides, le peuple le dur pavé, soutenant le monument de la base au rattc.
Tout ce monde doré, on le devine, se rendait à la Comédie-Italienne, où l'on allait (Ibaliiluile à la première heure de la nuit. La salle s'emplissait avec de grands mouvcnicnis plus agités que bruyants; c'était une icmpélc de bon goût, une coiifu>ion dé-
REVUE PITTORESQUE.
cente. Ainsi que la lueur froide du phosphore, les galons des habits de prince et de commandeur, les colliers en diamantsdes grandes dames couraient au bord des galeries encore sombres de la salle et per- mettaient de distinguer en traits de feu les endroits pleins de ceux qui ne l'étaient pas encore, mais qui allaient l'être. On reconnaissait aussi que l'inté- rieur se comblait de minute en minute écoulée, au bruit des tabourets qui roulaient à tous les étages, au déploiement des éventails, ailes d'oiseaux épa- nouies dans cette vaste volière, à tout ce qu'il y a de confus dans la respiration de personnes qui ar- rivent et qui sont satisfaites d'arriver. A mesure que les bougies s'allumaient autour des colonnes el dans leur longueur, on remarquait au haut des lointains horizons, et dans le parcours des courbes concentriques, que ces objets, jusqu'alors vaporeux, s'assuraient des formes précises ; des saints révé- rencieux accusaient à toutes les distances ces ap- paritions graduelles. Les grandes familles s'en- voyaient des hommages , et les fils de toutes ces maisons réunies dans le commun besoin de se mon- trer autant que de venir voir un spectacle nouveau, rôdaient dans les couloirs et dégageaient avec force excuses leurs petites épées prises toujours quelque part dans ce grand buisson de robes traînantes le long des escaliers.
Enfin il fit grand jour dans la salle, et cela doit s'entendre dans la proportion de ressources dont disposait il y a cent ans une salle de spectacle pri- vée du gaz, privée même de l'effet des grands lus- tres alimentés par Ihuile, que l'art du lampiste n'avait pas encore su amasser dans un seul réser- voir pour lui faire parcourir, selon les lois de la pesanteur, tous les méandres d'un vaste luminaire, gloire réservée aux célèbres frères Quinqm t. Mais si la clarté n'avait pas la vivacité égale et continue des lumières répandues depuis dans nos théâtres modernes, elle plaisait par une cerlaine surprise solennelle qui faisait de la fêle, revêtue de cet as- pect, autani une céréinonie qu'une réjouissance. Le plaisir, li comme ailleurs, comme paitoul, avait un caractère élevé , et le tlnàtre n'était (lu'iiii vaste salon où la Erance nobiliaire s'amusait en fa- mille en présence du roi. Cette régularité absolue introduite plus lard dans la coupe des ihéàlresaliii que le peuple, relègue aux galeries basses et supé- rieures, ne (ni pas cnipèelu- par l'orgueilleuse sail- lie des places intermédiaires réservées il la richesse, celle uniformité n'existait pas. Chaque loge offrait un avancement somptueux, un cnlablemenl soutenu par des colonnes d'uue ar( hitecture de fantaisie portail massifcl duré au fond diuiuel ou découvrait des figures empreintes de la dignité diî la nais- sance.
Enfin le roi, suivi de toute la cour, entra dans
L'OISEAU EN CAGE.
SI
!a salle, cl le rideau s'enroula lentement sur lui- mèuie. Le spectacle conimema.
Prévoyant la juste iiiipalieiice du public, Favart avait commencé le rôle de la débutante avec la pièce. Dès la première scène, elle se montra. Fidé- liiie fut trouvée, à celle soudaine entrée, encore plus jolie, plus jeune, plus gracieuse qu'on ne l'a- vait espéré. Trois saluls d'applaudissements, dont le roi eut l'initiative, marquèrent sa présence devant les feux de la rampe. Intimidée, elle ne put dire tout de suite les premiers mots de son lôle ; elle s'arrêta. Pendant sa cbarmanle immobilité, la foule ja contempla et la détailla avec une rare et una- nime satisfaction. Les jeunes marquis convinrent que la Comédie-Italienne, cependant si riche en jo- lies femmes, n'en avait aucune à comparer à Fidé- line, qui, plus rassurée, commença à jouer Au premier acte, elle devait parler, et c'était le moins important de ses trois essais dramatiques dans l'es- prit du temps; au second acte, chanter, épreuve plus dilïlcile, et au troisième et dernier acte, danser un pas espagnol créé pour elle. Comédienne, Fi- déline se fit applaudir par les esprits les plus diffi- ciles, par les plus attachés à la belle diction et à l'inielligence du geste. Sa place fut marquée au premier rang.
Assis sur les banquettes en velours qui entou- raient la scène, comme il était encore d'usage à cette époque, trois jeunes marquis admiraient Fi- déline avec un sentiment d'enthousiasme d'une égale exaltation. Ils étaient tous les trois jeunes, beaux, illustres par leur naissance et fort riches. Urie préférence pour l'un d'eux ne se fût expliquée dans une femme que par la bizarrerie de l'amour et par la difïicultc d'être aimée de tous les trois à la fois. Si un compliment panait des lèvres du mar- quis d'Arqués, une galanterie non moins directe s'échappait aussitôt de la bouche du marquis de Villerieux, ou décelait à Fidéline l'estime passion- née du marquis de Ponleuil. On devine que ces éloges, quoique exprimes assez haut, ne franchis- saienl jamais la rampe s'ils parvenaient sans obstacle aux oreilles de la divine débutante. Vers la fin du premier acte, le marquis d'Arqués, enirainé par l'ivresse toujours crois^^ante de son admiration, s'é- cria ; « Si Fidéline veut tu 'écouler et souffrir mon « amour, car je l'adore, je lui offre pour l'aider « dans sa carrière deux mille livres par mois. » Fidéline fit semblant de n'avoir lien entendu, ou elle n'entendit réellement rien, car une actrice ap- plaudie ne tient plus à ce morule par aucun lien. Son père sortirait du tombeau, qu'elle ne répondrait l>as. Au moment suprême et effectif du succès, elle n'a de père, de mère, d'ami, d'amant que le liuhlic. Le marquis ledit sa phrase, mais cette fois
dirent : « Tu es fou, tu extravagues. Deux mille livres par nmis, c'est vingt-quatre mille livres par au ; c'est beaucoup plus de la moitié de ce que te donne ton père pour tes dépenses de l'année.
— Ce ([ue j'ai dit est dit : deux mille livres par mois à Fidéline. Il n'appartient qu'à l'intendant de ma maison de me faire l'observaiion que je vous dois; ei s'il me la faisait, je le chasserais sur-le- champ. »
Une amitié trop sincère unissait les irois jeunes gens pour que ces paroles d'une aigreur délibérée jetassent de la froideur entre eux. Us se lurent, et le premier acte s'acheva comme il avait commencé, c'est-à-dire à réclatante gloire de Fidéline.
Cependant son triomphe ne laissait pas sans anxiété ceux mêmes dont les encouragements l'a- vaient le mieux soutenue. Elle avait trop réussi peut-être. Comment la canialrice s'élèverait-elle à la prodigieuse hauteur de la comédienne ? Moins surprenante d'abord, elle eût appelé moins d'exi-